Affaire Buttet: Collombey a foi en son chef

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Affaire ButtetCollombey a foi en son chef

Au lendemain de la démission du Valaisan du Conseil National, les habitants de la commune dont il dirige l'exécutif depuis 2013 font bloc derrière «leur» élu.

par
Benjamin Pillard
Dans la tourmente, Yannick Buttet peut compter sur le soutien des habitants de sa commune.

Dans la tourmente, Yannick Buttet peut compter sur le soutien des habitants de sa commune.

KEYSTONE/Gaetan Bally

«On l'attend les bras ouverts.» Recueillie hier matin auprès du personnel de l'administration communale de Collombey-Muraz (VS), cette confidence reflète la tonalité générale parmi ceux qui ont permis à Yannick Buttet de faire ses premiers pas en politique active, à l'échelon local. C'était en 2009, année où il a été propulsé directement au sein d'un exécutif, à l'âge de 32 ans.

Une brève expérience de deux ans et demi qui avait suffi pour faire la différence aux élections fédérales de 2011. L'an dernier, c'était la consécration, avec l'accession à la vice-présidence du PDC. Une irrésistible ascension coupée net dimanche soir, avec l'annonce de sa démission du Conseil national (avec effet immédiat). Officiellement, pour «protéger sa famille» et pour créer «le calme nécessaire à son processus de guérison» en lien avec «un grave problème d'alcool», dixit son avocat.

«C'est clair qu'il n'est plus crédible pour défendre des dossiers ou des opinions à Berne, mais pour moi cela ne pose pas de problème pour diriger une commune, témoigne un employé postal de Collombey-Muraz. C'est quelqu'un de très apprécié ici, à la fois compétent et charismatique: personne ne s'est jamais plaint de son comportement.»

«Sa vie de famille est gâchée»

«Le PDC Suisse est bien conscient qu'il ne peut pas protéger Buttet au niveau national. À l'échelon communal, la portée de son action politique et de son image est autrement moindre qu'à Berne», analyse un ex-opérateur de la raffinerie Tamoil, en préretraite. À en croire cet homme de gauche, personne à Collombey-Muraz ne demandera la démission de l'enfant prodige: «Il a le soutien de toute la base électorale PDC; ça représente beaucoup de monde ici. Et c'est devenu trop difficile de trouver des gens à la fois compétents et issus de familles du sérail pour présider un exécutif.»

«C'était un très bon patron, dont aucune femme ne s'est jamais plainte au sein de l'administration communale», assure un ancien employé, qui déplore que l'affaire Buttet ait «gâché la vie de famille d'un gamin extraordinaire». Dans un commerce de la rue des Dents-du-Midi (la principale artère de cette bourgade chablaisienne de 8800 âmes), une vendeuse en poste depuis plusieurs années décrit d'abord son président de commune comme un homme «gentil et aimable». Avant de rectifier: «Disons, très amical.» Et de rapporter un comportement affable, voire dégoulinant, à l'égard des femmes. «Des copines le trouvent trop sympathique, avec le tutoiement trop facile. Mais je ne pense pas qu'il soit pour autant le harceleur que l'on présente…»

Le président ad interim de Collombey-Muraz, Olivier Turin (Alliance de Gauche), a en tout cas publiquement renouvelé sa confiance à Yannick Buttet. Contrairement à la section cantonale du PS, seul parti politique valaisan à demander la démission du harceleur présumé. «J'ai encore trop de travail à faire pour vous pour m'arrêter en chemin», écrivait le conseiller national sur son site lors de la dernière campagne fédérale, en 2015. Tout indique que le Valaisan n'y changerait pas une virgule.

«Il commandait le plus souvent de l'eau», Tamara Caracitas, serveuse à la Brasserie de la Poste

Le Café-Brasserie de la Poste est à moins de 100 m de la Maison de Commune de Collombey-Muraz. Au service depuis trois ans, Tamara Caracitas y a souvent servi Yannick Buttet. «Il venait plusieurs fois par mois, mais toujours avec une équipe», précise-t-elle. «Ce qui me surprend dans cette histoire, c'est que nous le voyions boire très peu d'alcool dans notre établissement, témoigne la sommelière. Peut-être un ou deux verres pour accompagner – du fendant ou du johannisberg – mais ensuite il commandait de l'eau.»

Et d'assurer ne pas avoir entendu «un seul client» critiquer le désormais ancien vice-président du PDC et ex-conseiller national depuis le début de l'affaire. «Il ne m'a jamais mal parlé, eu le moindre comportement déplacé ni même fait de clin d'œil; pas plus envers moi qu'avec ma collègue», rapporte Tamara Caracitas. Qui ne cache pas avoir affaire à des clients «bien pires». «Je n'ai rien à redire, c'est quelqu'un de toujours gentil et respectueux, insiste la serveuse. Cela étant, encore une fois, il n'est jamais venu seul; je ne sais pas comment il se comporte lorsqu'il n'est pas accompagné… mais qui n'a jamais fait de bêtise dans sa vie privée?»

«Il ne peut pas nous quitter comme ça!», Fernanda Truffer, Kiosque des Dents-du-Midi (resp.)

Cela fait plus de vingt ans que Fernanda Truffer croise Yannick Buttet à Collombey-Muraz; avant même que le Valaisan n'étudie à l'Université de Lausanne (sciences politiques). «Il a beaucoup fait pour la commune, en donnant de sa personne», estime la commerçante, qui a repris le Kiosque des Dents-du-Midi en début de l'année. «C'est ce que les gens pensent ici. C'est un bon président, jeune, à qui nous faisons toujours entièrement confiance.»

Et d'émettre de gros doutes quant à la réalité des scènes de harcèlement sexuel décrites dans la presse par plusieurs conseillères nationales; sous couvert de l'anonymat. «Comme par hasard, toutes ces accusations surviennent en même temps. Ça donne l'impression que certains politiques ont intérêt à faire tomber Yannick Buttet pour prendre sa place. Comme il est jeune et compétent aussi à Berne, ça doit déranger beaucoup de monde…»

La kiosquière en est convaincue: l'élu reprendra la présidence de Collombey-Muraz. «Il va revenir, après s'être soigné. Il ne peut pas nous quitter comme ça, avec tout ce qu'il a fait pour la commune!» Mais elle admet que «lui seul sait ce qu'il doit faire.».

Ils n'en mourraient pas tous, mais...

La chute de Yannick Buttet est une leçon pour les hommes qui se montrent insistants, collants, lourds ou attoucheurs. Qu'ils soient de pouvoir ou non. Le conseiller national valaisan n'est évidemment pas le seul harceleur de ce type en Suisse. Quasi toutes les femmes en connaissent au moins un qui a empoisonné leur vie à un moment ou un autre.

C'est presque une banalité de le dire, mais ce type de harcèlement est indissociable d'une culture machiste qui imprègne encore fortement la Suisse à certains endroits. Il faudra plus que la démission du Valaisan pour changer cela. Celui qui s'adonne à ces pratiques trouve son propre comportement «normal». Yannick Buttet a d'ailleurs déclaré dimanche: «Dans le public, on a dessiné une image de moi dans laquelle je ne me reconnais pas et dont je me distancie aussi.»

Il lui faudra passer outre ce déni, se reconnaître aussi dans cette image que de nombreux témoignages ont donnée de lui. Il ne peut pas mettre entre parenthèses des moments d'égarement exaltés par l'alcool, pour ne conserver dans son miroir que l'homme sobre et travailleur. Admettons qu'il y ait 90% de bon chez lui, il doit traiter les 10% restants. À l'inverse, l'opinion publique ne peut pas le réduire à ces 10%…

C'est peut-être l'occasion de relire «Les animaux malades de la peste» de La Fontaine. «Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.» Après les fauves, l'âne s'exprima: «Quelque diable aussi me poussant, je tondis de ce pré la largeur de ma langue. Je n'en avais nul droit. (…) À ces mots, on cria haro sur le baudet.» Et la peste ne s'en trouva point contrariée.

Éric Felley, journaliste

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