Actualisé

FinanceComment Credit Suisse fait son nid en Chine

Alors qu'elle entrait dans le lucratif marché du private banking, la banque choyait les «princes héritiers» du régime. Une prof de droit financier parle de corruption.

par
François Pilet et Titus Plattner / Le Matin Dimanche
Infographie: Ricardo Moreira

Les deux grandes banques suisses, Credit Suisse et UBS, ont aidé les héritiers de la «noblesse rouge», les proches des plus hauts dignitaires du Parti communiste chinois, à dissimuler leurs fortunes via des sociétés offshore inscrites dans les îles Vierges britanniques, à Hongkong ou à Samoa. C'est ce que montrent les données chinoises d'Offshore Leaks, obtenues par le Consortium international des journalistes d'investigation, basé à Washington, et dont «Le Matin» et «Le Matin Dimanche» sont partenaires (lire encadré).

1 – 22 000 CLIENTS CHINOIS

Parmi les quelque 22'000 détenteurs chinois de sociétés écran, figurent notamment les deux enfants de Wen Jiabao, premier ministre chinois de 2003 à 2013. Nos documents mettent à jour les liens que la famille Wen a entretenu avec UBS, et surtout Credit Suisse (voir infographie ci-contre).

2 – LE FILS

Le 28 septembre 2006, Credit Suisse Hongkong a ainsi organisé la création de la société écran Trend Gold Consultants Limited, aux îles Vierges britanniques, pour le compte du fils de Wen Jiabao, Wen Yunsong. «Winston Wen», comme il se fait appeler en Occident, est entré en affaires par la suite avec la banque helvétique pour des investissements dans une société chinoise valant plusieurs milliards de dollars.

3 – LA FILLE

Dans le cas de sa sœur, Wen Ruchun, Credit Suisse est allé encore plus loin, en l'embauchant dans sa filiale de Pékin sous le nom de «Lily Chang» de 1999 à 2001. Elle y travaillait, parmi une quinzaine de personnes, sous la responsabilité du chef de la division locale, Urs Buchmann.

4 – UN ACCÈS AU MARCHÉ

En apparence anodins, ces liens éclairent l'envers du miracle économique chinois, et, expliquent les experts, nourrissent les soupçons de corruption et de conflits d'intérêts qui minent la crédibilité du pouvoir. Les fils et des filles de hauts responsables politiques chinois, les «taïzidang» ou les «princes héritiers» comme ils sont appelés en Chine, y jouent un rôle tout particulier. Les plus grandes banques du monde les embauchent afin de s'assurer les connexions indispensables pour prospérer sur le marché chinois.

Au moment où se nouaient ces relations entre la banque et les deux enfants du premier ministre, Credit Suisse est parvenu à entrer sur le marché chinois de la gestion de fortune – en tant que toute première banque occidentale. Pour y arriver, elle a négocié un partenariat avec la banque étatique ICBC. Ces négociations, menées par Urs Buchmann, sont remontées jusqu'au plus haut niveau de l'Etat chinois. Huit ans après ce coup de maître, Credit Suisse est l'un des leaders sur le marché, avec environ 30 milliards de francs sous gestion.

Pour Monika Roth, professeur de droit financier à la Haute Ecole de Lucerne, les liens de Credit Suisse avec Winston Wen et Lily Chang «sentent la corruption». Elle s'étonne que la banque ait pu prendre ce risque. «Il n'y a pas besoin d'être un expert pour comprendre que les enfants du premier ministre représentent un danger», estime-t-elle. Surtout que dans le cas de Lily Chang, les transactions suspectes ne s'arrêtent pas là.

5 – FRAIS DE «CONSULTANTS»

Aidée par une proche, la fille du premier ministre a elle aussi créé, deux ans avant son frère, une société aux îles Vierges britanniques: Fullmark Consultants Limited. Selon des révélations du New York Times, cette société est soupçonnée d'avoir perçu 75'000 dollars par mois durant deux ans de la part de JPMorgan pour des prestations de «consultance». En clair, la SEC, l'autorité de surveillance de la Bourse américaine, soupçonne la banque d'avoir versé 1,8 million de dollars pour corrompre la famille Wen.

L'automne dernier, la SEC aurait décidé d'étendre cette enquête, ouverte au printemps, sur les pratiques d'engagement chez JPMorgan en Chine. Six autres banques actives à Wall Street sont visées, parmi lesquelles Credit Suisse et UBS.

6 – UBS AUSSI

Les données d'Offshore Leaks viennent renforcer ces soupçons. En plus de l'implication de Credit Suisse auprès des deux enfants de l'ancien premier ministre, il apparaît qu'UBS a elle aussi entretenu des liens avec Fullmark Consultants. Ces informations devraient intéresser la FINMA, l'autorité de surveillance bancaire helvétique. Seulement voilà, le contexte politique est sensible. La Suisse tente depuis des mois de se profiler comme une future place de négoce pour le renminbi, la monnaie chinoise.

Ni Credit Suisse, ni UBS n'ont souhaité faire de commentaire sur les informations spécifiques que nous leur avons présentées.

GALERIE INTERACTIVE: LES PRINCES ROUGES ET LES SUPER RICHES CHINOIS

Découvrez les personnalités chinoises les plus importantes figurant dans la base de données d'Offshoreleaks: de l'homme d'affaires Wen Yunsong et fils de l'ancien premier ministre jusqu'à Yang Huiyan, la femme la plus riche de Chine, en passant par Deng Jiagui, le gendre de l'actuel président Xi Jinping. Le graphique interactif réalisé par le Consortium international des journalistes d'investigation permet de découvrir qui détient quelle société dans quel paradis fiscal et quels sont les liens familiaux entre les personnes.

OFFSHORE-LEAKS: nouvelles révélations

Votre opinion