Football: Comment Lausanne a engagé le «Michel-Ange» du calcio
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FootballComment Lausanne a engagé le «Michel-Ange» du calcio

En juin 1987, Giancarlo Antognoni, sacré champion du monde avec la Squadra Azzurra, avait débarqué à la Pontaise.

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Sport-Center
Dans un derby contre Servette disputé à la Pontaise, Giancarlo Antognoni échappe à Pascal Besnard, l'actuel président du club genevois.

Dans un derby contre Servette disputé à la Pontaise, Giancarlo Antognoni échappe à Pascal Besnard, l'actuel président du club genevois.

Eric Lafargue

Lorsqu’un club de Super League recrute aujourd’hui un joueur étranger, le «renfort» en question a toutes les chances d’être un parfait inconnu aux yeux du grand public. Révolu le temps où le football suisse pouvait s’offrir un champion du monde.

Bien avant le FC Sion et le transfert à l’été 2012 de Gennaro Gattuso (couronné avec la Squadra Azzurra en 2006 en Allemagne), Lausanne-Sport avait vu débarquer en juin 1987 son compatriote Giancarlo Antognoni, l’élégant meneur de jeu de la Florentina, le club d’une vie – la sienne – comme en témoignent les 411 matches (72 buts) qu’il a disputé avec La Viola, qu’il avait rejoint en 1972 en provenance d’Asti pour 435 millions de lires (soit l’équivalent de 250’000 francs).

Promesse tenue

Si celui que l'on avait surnommé le «Michel-Ange» du calcio choisit, quinze ans plus tard, de quitter l’Italie pour un exil de l’autre côté des Alpes, ce n’est alors pas par hasard comme l’explique Nicola Tracchia. «Il ne voulait pas jouer ailleurs en Italie, Giancarlo s’était même engagé à ne jamais porter un autre maillot en série A et… il a tenu parole.»

Devenu plus tard son ami et parfois confident, l’hôtelier de Nyon avait accueilli le champion du monde lors de son arrivée en Suisse. «Il a logé durant les trois premiers mois au Beau-Rivage. Depuis un match organisé aux Charmilles, je connaissais déjà Enzo Bearzot (ndlr: sélectionneur transalpin durant onze ans, de 1975 à 1986).» Antognoni s’était ensuite installé à Epalinges.

Un transfert financé par des privés

Alors que la rumeur de l’arrivée possible du créateur florentin avait déjà fait les gros titres, son engagement avait été officialisé le 17 juin 1987, soir d’un Suisse-Suède disputé à la Pontaise (1-1). La signature d’Antognoni avait cependant surpris la presse italienne, laquelle misait plutôt sur une prolongation de contrat de trois ans assorti d’une reconversion (une saison comme joueur, suivie de deux autres en tant que dirigeant).

Gazzetta

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Privé de finale en 1982 en Espagne

Couronné champion du monde avec la Squadra Azzurra en Espagne en 1982, Antognoni n’avait pas eu le bonheur de disputer la finale suite à sa blessure contre la Pologne, suite à une faute de Matysik qui l’avait contraint à quitter la pelouse au stade des demi-finales.

Quatre ans plus tôt en Argentine, l'Italie s'était inclinée 2-1 dans la petite finale contre le Brésil.

Entamée en novembre 1974, à l’occasion d’un match des éliminatoires de l’Euro 1976 contre les Pays-Bas, la carrière internationale de son flamboyant milieu de terrain prendra fin en novembre 1983 après un match perdu contre la Tchécoslovaquie à Prague – son bilan s’arrête à 73 sélections (7 buts).

Nommé capitaine de la Florentina dès la fin des années 1970, Antognoni allait connaître de nombreux coups d’arrêt pour cause de très graves blessure. Le 22 novembre 1981, un choc avec Silvano Martina, le portier de la Genoa, lui coûte une fracture du crâne, plusieurs jours de coma et une patiente rééducation. En février 1984, c’est une double fracture tibia péroné, suite à un choc avec un joueur de la Sampdoria, qui lui vaut une nouvelle convalescence de plusieurs mois.

«Il faut que les Italiens d'ici soient fiers de moi»

Lorsqu’il débarque à Lausanne durant l’été 1987, celui qui est né à Marsciano, près de Pérouse (Ombrie), sort d’une saison tronquée, à nouveau perturbée par une ancienne blessure qui retarde son retour au jeu. Cela n’empêche pas la foule des tifosis d’envahir la Pontaise pour assister à ses débuts en LNA, le 8 août. Porteuse d’un élégant No 10, la nouvelle attraction du LS ouvre même le score contre Zurich (3-1).

Deux semaines plus tard, Antognoni se confie longuement à Norbert Eschmann dans 24 Heures, évoquant notamment son rôle d’ambassadeur auprès de la communauté italienne. «Je voudrais qu'on sache que je suis venu ici pour donner mon maximum et non pour prolonger des vacances. Le calcio est difficile, très particulier; ici, tout est différent, même si le niveau de jeu ne peut se comparer. Je ferai tout pour ne pas décevoir, ne serait-ce que pour Barberis, qui me voulait absolument (…) J'ai compris que les Italiens de Suisse attendent beaucoup de mes performances. Mes responsabilités sont énormes. Il faut que je fasse en sorte que les Italiens d'ici soient fiers de moi.»

Autour de son champion du monde, Barberis avait construit une - jeune - équipe conquérante comme en témoigne l’arrivée de Stéphane Chapuisat, qui n’est pas encore «Chappi». Cette saison-là, le contingent vaudois comprend notamment Jean-Luc Milani, Philippe Hertig, Walter Fernandez, Stéphane Bissig, Christophe Ohrel, Pierre-André Schürmann, Reto Gertschen, Gilbert Castella, Pierre-Albert Tachet et le buteur danois Steen Tychosen.

Deux ans après l’arrivée de Stielike à NE Xamax, la Suisse pouvait s’enorgueillir, outre Antognoni, d’accueillir aussi cette saison-là, son compatriote Marco Tardelli à Saint-Gall ainsi que l’Allemand Karl-Heinz Rummenigge au Servette.

Zurich et Bâle... relégués en LNB!

Après avoir terminé huitième du tour préliminaire, le LS devait terminer septième du tour final pour ce qui était alors les débuts de la formule Rumo, marquée par une réduction de l’élite (passage de 16 à 12 équipes). Alors que NE Xamax avait fêté son premier titre de champion devant Servette et Aarau, Bâle et Zurich, chose impensable aujourd’hui, avaient été relégués en LNB, remplacés par les promus Wettingen et Lugano.

Le passage d’Antognoni à Lausanne allait ravir tous les tifosis lémaniques. «Il faut se souvenir qu’à l’époque, reprend Nicola Tracchia, les images en provenance du calcio étaient rares. Quand tout se passait bien, on avait droit le dimanche soir à un ou deux buts narrés par Jean-Jacques Tillmann, après la colonne du Sport-Toto lors de l’émission des sports. Aussi la présence d’un tel joueur en Suisse était-elle extraordinaire. Je lui ai fait découvrir la Suisse, le château de Gruyère, Zermatt, etc.»

Sous le maillot du LS, Antognoni, tête haute et regard altier, a disputé un total de 50 matches officiels et inscrit 7 buts, n’hésitant pas à aller «renforcer» l’équipe espoir (M21) lorsqu’Umberto Barberis le lui demandait. Sa dernière apparition remonte au 10 juin 1989 lors du derby contre l’ES Malley (1-1), lors du tour de promotion-relégation.

De retour en Toscane, l’ancien joueur avait endossé un rôle de dirigeant en devenant le bras droit du président de la Fiorentina, Mario Cecchi Gori, avant, à la mort de celui-ci, de conserver sa fonction de directeur général aux côtés de son fils, Vittorio Cecchi Gori. Alors que la situation de l’équipe était critique en championnat, il a aussi assumé des responsabilités techniques sans pouvoir empêcher la relégation du club au printemps 1993.

En 2007, à l’occasion d’un vaste sondage réalisé en marge des 80 ans du club, Antognoni était apparu en tête des joueurs préférés des supporters de la Fiorentina. Cinq ans plus tard, il avait été nommé au sein du «Hall of fame» dévoilé par le club résident du stade Artemio-Franchi.

Nicolas Jacquier

Stéphane Chapuisat: «Il avait une patte incroyable»

«Pour moi, qui venait d’arriver de Malley en traversant la route, me retrouver du jour au lendemain assis dans le vestiaire à côté d’un champion du monde, c’était juste un truc incroyable…» Durant cet été 1987, Stéphane Chapuisat vient de fêter ses 18 ans lorsqu’il devient l’un des nouveaux coéquipiers d’Antognoni. «On s’est vraiment rendu compte de son importance le jour où l’on a vu des bus remplis de tifosis venus de Florence garés devant le stade. Tous voulaient voir à l’œuvre leur idole…»

Sous le maillot du LS jusqu’à son départ en Bundesliga à Noël 1990, d’abord au Bayer Uerdingen avant de signer à Dortmund six mois plus tard, «Chappi» allait inscrire 59 buts en 153 matches. Beaucoup l’ont été grâce au coup d’œil du maestro. «C’est vrai qu’il me délivrait des ballons incroyables. Antognoni possédait une vista et une patte gauche incroyable, il voyait tout juste et avant les autres. J’ai beaucoup appris à ses côtés, parfois simplement en l’observant. Le créateur était peut-être en fin de carrière, ce qui pouvait se voir parfois physiquement mais le talent, lui, reste…»

A la Pontaise, il y avait le footballeur mais il y avait aussi l’homme, demeuré aussi modeste que distingué. «C’était vraiment un exemple, un mec extra», se souvient l’actuel responsable du recrutement à YB. Lausanne-Sport et Stéphane Chapuisat avaient également eu le privilège de participer au match d’adieu d’Antognoni à Florence.

N.JR

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