La sensation qu’il fallait pour «sauver» la Coupe du monde

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QATAR 2022Commentaire: la sensation qu’il fallait pour «sauver» le Mondial 

Alors même qu’on en doutait, l’Arabie saoudite a opportunément rappelé qu’il n’y avait plus de «petites» équipes. Humiliée 2-1, l’Argentine de Messi l’a appris à ses dépens. 

par
Nicolas Jacquier
Mohammed Al-Breik se prosterne au coup de sifflet final, Lionel Messi et Angel Di Maria sont dépités. En dominant l’Argentine, l’Arabie saoudite a signé une énorme sensation.

Mohammed Al-Breik se prosterne au coup de sifflet final, Lionel Messi et Angel Di Maria sont dépités. En dominant l’Argentine, l’Arabie saoudite a signé une énorme sensation.

AFP

Il y a bien sûr eu toutes les innombrables polémiques, on ne les oublie pas, elles existent toujours. Elles ont d’ailleurs logiquement occupé l’espace et nourri les divisions. Toujours en dehors du terrain.

Il y a aussi eu l’affaire des brassards de la honte, les sélections européennes, du moins celles qui, à l’instar de la Suisse, prévoyaient d’orner le bras de leur capitaine d’un brassard inclusif «One Love» pour célébrer l’amour sous toute sa diversité, s’inclinant devant les viles menaces de la FIFA de les sanctionner.

Sur la pelouse, on avait déjà eu droit à la «performance» d’un indigeste Qatar lors de son match d’ouverture raté contre l’Équateur ainsi que la lourde défaite de l’Iran devant l’Angleterre dans un contexte il est vrai particulier. Tout cela n’était pas beau, plutôt moche à voir. Des affiches déséquilibrées relançant aussitôt la pertinence de l’élargissement de la Coupe du monde à 48 équipes dès 2026 – imaginez seulement qu’un quart des pays de la planète y sera convié à partir de la prochaine édition. Avec encore plus de matches qui ne servent à rien.

Le miracle de Durban

On en était encore à disserter ce mardi sur l’apport limité sinon inutile de ces «petites» équipes n’apportant rien lorsque l’Arabie saoudite, classée 51e nation mondiale, est entré dans la légende en s’offrant l’Argentine de Messi pour signer la plus énorme sensation de l’histoire. Suppléant sans doute tout ce que l’on avait pu connaître jusque-là - à choix Corée du Nord - Italie (1-0) en 1966, Algérie - Allemagne de l’Ouest (2-1) en 1982 ou encore France - Sénégal (1-0) en 2002. Les plus anciens se souviendront peut-être aussi de l’Angleterre, éliminée par les États-Unis 1-0 en 1950 au Brésil. Croyant à une erreur, une agence de presse britannique n’avait pas hésité à corriger le résultat en annonçant un succès fleuve sur les USA sur le score de 10-0…

Dans un élan patriotique, et bien plus récemment, on pourrait également évoquer le miracle de Durban, quand la Suisse s’était payé l’Espagne quatre semaines avant le couronnement de la Roja en Afrique du Sud. Quand on y repense, cela reste une sacrée surprise.

Incrédule, la planète entière a donc assisté à la chute de l’Albiceleste, pourtant invaincue depuis 36 parties et qui n’était qu’à un match d’égaler le record d’invincibilité détenu par l’Italie. C’est bien sûr un traumatisme rappelant celui déjà vécu par l’Argentine lors du match d’ouverture du Mondial italien voici 32 ans (défaite 1-0 contre le Cameroun).

En lieu et place de la démonstration attendue de l’un des prétendument immenses favoris du Mondial, ce fut un terrible camouflet, peut-être le pire, infligé par une vaillante équipe dont personne – soyons honnêtes – n’était capable de citer le moindre joueur avant le coup d’envoi. Les nouveaux héros de Ryad ont désormais tous un nom et un visage. 

Intensité dramatique

Venue de nulle part, cette sensation fait du bien dans la mesure où elle a réveillé en chacun de nous, excepté chez les fans dépités de Messi, les émotions du foot. Car suivre un match, c’est vibrer, c’est convoquer l’irrationnel et la folie, c’est assister à l’imprévisible, cette part d’inconnues que rien, aucun programme ni datas, ne permet d’anticiper. À leur manière, les Faucons Verts ont «sauvé» le Mondial en replaçant la glorieuse incertitude du sport au centre du jeu. L’espace de quelques minutes haletantes, pris par l’intensité dramatique du scénario, on s’est pris à tout oublier devant notre écran. Réussir à assoupir les consciences, c’est aussi l’un des pouvoirs du sport.

Rebrassant les cartes dans un groupe promis à la domination sans partage de l’Argentine, les fins joueurs de Renard ont permis de mettre le focus sur une sélection oubliée, dont la valeur marchande ne dépasse pas les 49 millions de francs – soit à peine une jambe de Lautaro Martinez, l’une des stars argentines.

Du groupe A au groupe P

Voilà qui apporte (malheureusement?) du crédit aux partisans de l’ouverture de la Coupe du monde à 48 équipes. Ne soyons toutefois pas dupes, une telle manœuvre obéit surtout à des critères commerciaux parce que générant des revenus supplémentaires pour la FIFA. L’objectif, on le sait, c’est d’investir de nouveaux marchés, principalement asiatiques, comme la Chine ou l’Inde, immensément peuplés, pour y faire du business quand bien même le football y est aussi peu développé qu’en Arabie saoudite.

48 équipes, ce sera aussi un autre format de compétition. Dans quatre ans, aux États-Unis, au Canada et au Mexique, on passera ainsi de huit poules de quatre équipes chacune à seize groupes - de A à… P – de trois. Musique d’avenir.

En adressant trois tirs convertis en deux buts, l’Arabie saoudite, elle, a déjà écrit sa légende, qu’elle a partagée à la face d’un monde perplexe. Un monde qui avait peut-être juste besoin de (sa)voir que l’impossible peut toujours se produire.





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