Euro 2020 - Commentaire – Oui, ça démange un peu…
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Euro 2020Commentaire – Oui, ça démange un peu…

La Suisse joue deux matches de l’Euro en Azerbaïdjan. Une dictature qui joue à fond la carte du «soft power».

par
Robin Carrel
(Bakou)
Un parc animé de la cité bakinoise.

Un parc animé de la cité bakinoise.

DR

Le football et ses grands tournois, cest la fête. Surtout quand tous les fans du monde ou presque ont été enfermés en dehors des stades pendant plus de quatorze mois. Alors on ne boude pas notre plaisir de pouvoir voyager, voir autre chose et des enceintes avec plein de gens dedans, même jusquà 100% en Hongrie.En Azerbaïdjan, où quatre matches sont au programme dont deux de la Suisse, le dépaysement est assuré.

Dans les rues de la capitale - où les stigmates du dernier GP de Formule 1 sont gentiment en train dêtre effacées par une armada de bras et de camions, les gens profitent des terrasses et le pays va lever une nouvelle volée de restrictions ce jeudi, dont laccès aux plages. Il n’y a eu lundi que 32 nouveaux cas de coronavirus. Officiellement…

Du coup, la vie a repris, les terrasses sont pleines, les oiseaux et les bambins piaillent dans les parcs et les quelques premiers supporters gallois et suisses ont déjà commencé à se chauffer la voix. Ils ne seront pas nombreux samedi au Stade Olympique, ils ne pourront pas aller à Rome sans se faire mettre en quarantaine, mais le simple fait de retrouver le chemin des matches internationaux leur suffit.

Cet Euro a lieu dans onze villes différentes et la Suisse na pas eu de chance au tirage. Elle va passer de nombreuses heures dans les airs et devra gérer au mieux ce désavantage si elle veut atteindre le septième ciel. La Nati est aussi tombée dans un pays ressemblant un peu au Qatar, où se déroulera la prochaine Coupe du monde. On y fait semblant pendant quelques semaines ou mois, avant de reprendre sa répression comme si rien ne s’était passé.

Le Stade Olympique.

Le Stade Olympique.

DR

Il ne faut pas se mentir, on est tombé dans une dictature. LAzerbaïdjan est classé 167e pays sur 180 au niveau de la liberté de la presse - neuf rangs derrière le Belarus quand même, c’est un exploit! -, 160 opposants politiques y étaient emprisonnés en 2017, ainsi que 16 journalistes et écrivains, dont les proses navaient semble-t-il pas plu au régime.

Sur le site de Reporters sans frontières, on apprend que le pays est «atteint du syndrome de la répression de linformation» et «a expérimenté un traitement radical pour faire taire les journalistes: le blocage total d’internet, à l’aide de logiciels de cybersécurité fournis notamment par des multinationales comme Allot et Sandvine.» En espérant qu’après ce papier on ait toujours accès à Twitter…

Le régime politique local est un peu caricatural. Le Président Ilham Aliev est devenu chef de lÉtat à la suite du désistement de son père, le président Heydar Aliyev, à lélection présidentielle de 2003, avant d’être réélu en 2008, 2013 et 2018. Il y a huit ans, ce nétait pas tant sa réélection attendue qui a posé problème. Le principal souci, cest que les résultats ont été publiés accidentellement la veille du scrutin!

Quatre ans plus tard, Aliev a inventé le poste de vice-président, quil a rapidement proposé à son épouse, Mehriban Alieva. L’Azerbaïdjan a certes été un des pionniers du vote des femmes, autorisées à glisser leurs bulletins dans les urnes en 1918 déjà. Mais il n’est pas certain que placer sa moitié à la vice-présidence fasse vraiment avancer la cause!

Il y a trois ans, le chef de lEtat a passé la rampe avec 86,02% des voix. Cétait un peu mieux que cinq et quinze années plus tôt (84,54% et 75,38%), mais moins bien quen 2008 (88,73%). Son père détient toujours le record, lorsquil avait pris le pouvoir en 1993. Heydar Aliev avait récolté 97,6% des voix exprimées. En chiffres absolus, cela donnait 3919923 bulletins contre 40298 (1,1%) à son opposant Kerar Abilov. Il a été réélu cinq ans plus tard presque dans la difficulté (77.6%).

Le Président Ilham Aliyev.

Le Président Ilham Aliyev.

AFP

Du coup, il faut ripoliner l’image pour attirer les investisseurs dans le pays le plus éloigné du monde des océans. La Formule 1 est passée par-là le week-end dernier. Le contingent suisse - 26 joueurs, 30 membres de lencadrement, une cinquantaine de journalistes et des grappes de supporters (2 x 450 billets vendus) - arrive au compte-gouttes.

Pour briller lors de ces deux grandes manifestations en mondovision, Bakou, la ville où le litre de sans-plomb est à 50 centimes suisses, sest faite belle, quitte à cacher pas mal de choses sous le tapis, une spécialité locale. Et à faire balayer lautoroute par des personnes du troisième ou du quatrième âge à sept heures du matin… Est-ce que ça va suffire pour faire oublier le conflit dans le Haut-Karabagh, où les hostilités n’ont jamais vraiment pris fin?

La ville est ripolinée, histoire de donner une belle image de cette contrée de dix millions dhabitants, sise au bord de la Mer Caspienne, à moins 28 mètres d’altitude. Les pétrodollars aident, les gratte-ciel, les plages, les grandes avenues clinquantes sautent aux yeux des téléspectateurs et c’est bien là le but d’accueillir à grands frais ces compétitions. Comme au Qatar, en Chine et on en passe, le sport blanchit des images troublées et on a beau revivre enfin le bonheur de voir des gens faire du sport devant d’autres gens, ça démange quand même un peu.

Il paraît que c’est comme ça, le sport des années 2000.

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