22.07.2019 à 09:56

Commentaire: Une règle qui tue l'esprit du football

Football

La nouvelle loi qui ordonne aux joueurs remplacés de quitter le terrain par le plus court chemin possible paye un lourd tribut symbolique, estime notre journaliste.

par
Florian Müller
Deux joueurs qui s'échangent leurs places symboliquement: un image qui va disparaître du football.

Deux joueurs qui s'échangent leurs places symboliquement: un image qui va disparaître du football.

Keystone

«Toute première fois, toute toute première fois.» Comme Jeanne Mas, ça m’a fait tout bizarre. Toutes proportions gardées: ça m’a un poil moins émoustillé les roubignoles, mais quand même pas mal chamboulé les tripes. Au point de me sentir toute chose face au constat qui se dessinait en filigrane: le football va-t-il bientôt se renier au point d'abandonner toute forme d’humanité?

Pour la première fois, donc, j’ai assisté le week-end dernier à un «nouveau changement». C’est une des grandes révolutions de la saison – si, si – les joueurs substitués doivent quitter le terrain par le plus court chemin possible. Plus besoin d’aller taper dans les mains de l’ersatz, entre les deux bancs de touche, il suffit désormais que le remplacé quitte la pelouse pour que le remplaçant puisse faire son apparition. Un détail, me direz-vous à raison, auquel on s’attendait a fortiori, encore d’accord, mais qui pour moi veut dire beaucoup.

L’aspect positif d’abord. On s’est tous agacé sur ces joueurs qui se plaçaient insidieusement tout à l’autre bout de la pelouse quelques secondes avant de céder leur place. Le but de la manœuvre: si les circonstances l’exigent, en fin de match plus particulièrement et si le score ne devait plus bouger à leur goût, faire perdre un maximum de temps et si possible casser le rythme adverse.

Sournois, mesquin, peut-être même. «Hautement antisportif» - restons polis pour une fois - lorsqu’on est dans le camp d’en face, «ça fait partie du jeu» lorsqu’on est au bénéfice de l’opération. On a tous éprouvé les deux sentiments, aussi antinomiques soient-ils, suivant le siège sur lequel nos fesses se trouvaient dans le stade. L’introduction de cette nouvelle règle est un moyen péremptoire pour ne plus éprouver ni l’un ni l’autre. Certains pensent que c’est une bonne chose.

Soyons clairs: moi pas. Cette règle me trucide le cœur. D’abord parce qu’elle décapite un cérémonial qui m’était cher – celui de voir un joueur ovationné à la 85e pour service rendu – ensuite parce qu’elle dit quelque chose du virage qu’est en train de prendre le football moderne.

On sait depuis longtemps que personne n’est irremplaçable. La société consumériste ne se gêne jamais de nous le rappeler. Chaque employé, chaque ami, chaque amant, chaque joueur de football (puisque c’est de ça dont on parle) n’est qu’un pion interchangeable. Tout ce qui compte, c’est le bénéfice immédiat. Trêve de politesse, il s’agit de faire preuve de rentabilité. Circulez, y a rien à voir. Comme ces dévoués serviteurs du quotidien qu’on remplace du jour au lendemain – RIP Le Matin papier, un an aujourd’hui, au passage – et qu’on oublie tout aussi vite, comme s’ils n’avaient jamais existé.

Le football, jusqu’à l’entame de la présente saison, avait encore le mérite de faire honneur aux remplacés. Blessés, usés, lessivés ou tout simplement dépassés, peu importe, tous avaient le droit à un petit moment privilégié. Désormais, ils doivent disparaître fissa, si possible sans faire de bruit, pour ne surtout pas perturber la marche en avant du sacro-saint produit football.

Pour les quelques secondes économisées, on perd beaucoup ailleurs. Alors certes, ce n’est pas quantifiable, c’est de l’ordre du symbolique. Je ne sais pas vous, mais moi j’aime bien les symboles.

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