Consoles de jeu Sony et Microsoft: la génération maudite
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Pénurie de composants clésConsoles de jeux Sony et Microsoft: la génération maudite

Lancées fin 2020, la PlayStation 5 et la Xbox Series X ne trouvent toujours pas leur chemin vers les rayons. Un retour à la normale n’est désormais pas attendu avant fin 2023, voire 2024. Trop tard?

par
Jean-Charles Canet
Une Xbox Series X à côté d’une Series S en 2020 à Tokyo. Si la première a pratiquement disparu des étals, la seconde, moins handicapée par la pénurie, se trouve plus facilement.

Une Xbox Series X à côté d’une Series S en 2020 à Tokyo. Si la première a pratiquement disparu des étals, la seconde, moins handicapée par la pénurie, se trouve plus facilement.

AFP

Les plus mordus ont sué sang et eau pour s’en procurer une. Les autres ne peuvent que constater le grand vide dans les rayons des magasins spécialisés et sur leur pendant en ligne. Lancée avec tambours et trompettes en novembre 2020, la nouvelle génération de consoles de jeux de Sony (la PlayStation 5) et de Microsoft (la Xbox Series X) restent en ce riant début de mois de mai 2022 toujours pratiquement introuvables en Suisse, en Europe et dans le monde entier.

«Non disponible pour le moment et aucune date de livraison prévue», indique Digitec sur son site pour les deux modèles. Même son de cloche sur Fnac.ch où, bien que l’existence d’un modèle Series X soit affichée avec un prix (499 francs), c’est la mention «Stock épuisé» qui l’accompagne. Quant à la PS5, c’est avec difficulté qu’on en trouve trace en ligne, la plateforme commerçante ne prenant même plus la peine d’en afficher clairement le prix de la version avec ou sans lecteur de disque. Seule éclaircie dans la jungle des stocks de la Fnac en Suisse romande, la succursale de Fribourg qui mentionnait le matin du 5 mai l’existence de Series X «en quantité limitée» en rayon.

Une tentative en Australie de satisfaire la clientèle: commande en ligne, collecte en magasin.

Une tentative en Australie de satisfaire la clientèle: commande en ligne, collecte en magasin.

AFP

Il y a quelques semaines, un représentant de Digitec nous racontait son quotidien de détaillant: des volumes de commandes non honorées et livraisons au compte-gouttes de manière très aléatoire, jamais à la hauteur de la demande et, ainsi, écoulement en quelques minutes des maigres stocks repourvus au petit bonheur la chance.

La pénurie s’est manifestée dès le lancement des deux machines. Au départ, on pouvait considérer cela comme normal, courant quand une nouvelle génération débarque: l’offre ne parvient pas à satisfaire la demande avant Noël. Puis, les mois suivants, la situation se normalise généralement. Ce n’est pas arrivé.

Deux phénomènes expliquent cette gabegie inédite sur une telle durée. Un secteur industriel high-tech qui n’a pas su anticiper l’explosion de la demande de microprocesseurs pointus (et de certains autres éléments clés) et qui galère pour construire les usines, les lignes de fabrication nécessaires et acquérir les nouvelles compétences requises. Cela prend des années. Et par-dessus ce manque d’anticipation, la pandémie de Covid-19 qui a tout mis à l’arrêt ou au ralenti.

Et 2024 maintenant

Quelques augures se sont bien risqués à quelques prévisions de retour à la normale. Pas avant 2022, disaient certains, pas avant fin 2022 disaient les pessimistes; ça, c’était l’an dernier. Les prévisions du président d’Intel, Pat Gelsinger, sur CNBC viennent de jeter un méchant froid: après être est revenu sur une prédiction antérieure selon laquelle la pénurie de puces pourrait prendre fin en 2023, le patron affirme désormais qu’elle se poursuivra l’année suivante… en 2024! Et nul ne voit les autres fabricants de microprocesseurs, notamment AMD qui motorise les consoles de nouvelle génération, échapper aux goulots d’étranglement qui affectent toutes les industries dépendantes du high-tech.

Pour de plus en plus d’observateurs du marché des divertissements numériques, les actuelles consoles de jeux introduites en 2020 s’apparentent désormais à une génération maudite dont le premier contrecoup est que leur absence éloigne toujours plus l’arrivée de jeux 100% nouvelle génération. Pas fous, les développeurs en restent à la production de jeux hybrides, à la fois compatible avec les consoles de nouvelle et de la précédente génération (PS4 et Xbox One). Tout cela tire les productions ambitieuses vers le bas. Et ceux qui se lancent dans la conception exclusivement pour PS5 et Xbox Series voient leur enthousiasme freiné. Quant aux joueurs, les voilà frustrés de ne pas pouvoir exploiter leur console à la hauteur de ce qu’elle a dans le ventre.

Pas sans paradoxes

Le plus paradoxal est que Sony et Microsoft, écoulant tout ce qui peut l’être, ont, malgré la pénurie, vendu un nombre tout à fait signifiant de consoles. Selon VGChartz, site qui agrège les chiffres de ventes officielles de Sony et officieuses de Microsoft (en procédant à des estimations), la PS5 et la Nintendo Switch approchent chacun les 20 millions de consoles écoulées dans le monde. Et les Xbox Series (il y a deux modèles, dont la S un peu plus bas de gamme) s’approchent des 15 millions.

Mais on y voit aussi le signe que la crise met, temporairement sans doute, en difficulté un peu plus Sony que Microsoft. Avec l’aide de son modèle S moins puissant mais aussi moins touché par la pénurie de composants, le constructeur américain est parvenu à ravir à la PS5 sa position de leader aux États-Unis dans les semaines qui ont suivi le début de l’année. En Europe, continent où la PlayStation est largement la plus populaire, le marché est sans ambiguïtés: la PS5 domine de deux têtes ses deux concurrentes avec 7 millions d’unités écoulées alors que la Switch flirte avec les 5 millions et les Xbox dépassent tout juste les 4 millions.

La patience des gamers

Le parc installé globalement est donc loin d’être négligeable mais il aurait été autrement plus spectaculaire sans tous ces problèmes de production. La patience des gamers n’étant pas infinie, leur enthousiasme devant des nouveautés fanées non plus, on peut craindre dès lors que le monstrueux hoquet qui affecte cette industrie les détourne de leur passion au profit d’autres plus accessibles, le jeu dématérialisé sur le cloud, par exemple.

C’est à ce stade, dans quelques mois/années, que l’on saura vraiment si les PS5 et les Xbox Series sont une génération maudite qui devra porter le poids d’un déclin massif des machines de divertissements telle qu’elles se sont imposées depuis le milieu des années 90.

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