Ruth Dreifuss: «Couper des barbelés, c'est un des gestes les plus simples qui soient»

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Ruth Dreifuss«Couper des barbelés, c'est un des gestes les plus simples qui soient»

Alors que les images de familles syriennes en fuite déferlent sur le monde, l'ancienne conseillère fédérale rappelle quelques douloureux hoquets de l'histoire et se désole des frilosités suisses.

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Propos recueillis par Christophe Passer
L'ancienne conseillère fédérale chez elle, à Genève. La vigueur du discours populiste l'a amenée à sortir de sa réserve.

L'ancienne conseillère fédérale chez elle, à Genève. La vigueur du discours populiste l'a amenée à sortir de sa réserve.

Karl-Heinz Hug/Blick/RDB

Quand vous voyez ce flot de photos et reportages, vous pensez que ça banalise le sort des réfugiés?

Je ne crois pas. Cela ouvre des fenêtres. Ce sont nos voisins. Je crois que cela génère au contraire le sentiment très fort que nous vivons dans un îlot de prospérité et de paix. Et que, tout proche de nous, il y a des drames qui se jouent, pour lesquels nous pourrions contribuer à atténuer peine et douleur. Pour beaucoup d'entre nous, la guerre restait lointaine. Les migrants n'étaient pas considérés comme des réfugiés. Le discours ambiant demeurait celui des slogans, ceux de cette Suisse qui prétend «que la barque est pleine». On se rend compte désormais que nous sommes dans une situation semblable à ce qu'a été la Seconde Guerre mondiale pour notre pays: on prend conscience que les tragédies se déroulent juste à côté. Et que c'est donc dans ce havre sûr que représente l'Europe qu'il faut agir.

Une image vous a-t-elle plus frappée que les autres?

Cela fait longtemps que je suis de très près ce qui se passe tout autour de la Méditerranée, pour ne parler que de cette région. J'insiste: c'est là notre ère culturelle, ce qui se passe a bien lieu chez nous, sur les rives de notre mer intérieure. Et beaucoup d'images m'ont déjà bouleversée. Ces derniers jours, c'est celle de ces gens coincés entre deux frontières, dans les Balkans. Cela pouvait être entre la Macédoine et la Serbie, ou à la frontière hongroise. Ces gens bloqués. Ces gens en foule dans un no man's land. Ils essaient de survivre. Ils ne peuvent ni retourner en arrière ni avancer. Cela m'a rappelé la guerre du Kosovo. Tous vos lecteurs n'ont peut-être pas gardé en mémoire les images de ces familles en fuite, coincées à la frontière macédonienne. La boue. Les gens affamés. Sans possibilité de retourner en arrière. Finalement, ils purent passer, et se retrouvèrent dans des camps à Skopje.

Vous y êtes allée, à l'époque.

Oui, au printemps 1999, après avoir averti mes collègues du Conseil fédéral, j'ai pris place dans un avion qui apportait du matériel humanitaire de la part de la Suisse. Au retour, j'ai ramené un petit groupe de réfugiés particulièrement vulnérables. Il s'agissait aussi d'amorcer l'accueil des Kosovars en Suisse, où ils avaient de nombreux parents. C'est la dernière fois que nous avons eu un nombre important de réfugiés sur notre territoire. Le souvenir de ces barbelés entre le Kosovo et la Macédoine demeure vif. Familles, enfants, vieillards, invalides: en général, quand un pays est en guerre, ce sont ceux-là qui s'enfuient. Les images de ces derniers jours m'ont rappelé cela. Et surtout combien il est facile de couper des fils de fer barbelés et d'accueillir des gens. C'est un des gestes les plus simples qui soient.

Les références permanentes à la Seconde Guerre ou à l'affaire hongroise de 1956, vous pensez que c'est bien? Les situations ne sont jamais les mêmes.

Je trouve ces comparaisons aussi importantes que pertinentes. Il convient aussi de se souvenir d'une chose: à quel point, de façon répétée, en particulier de la part de partis populistes avec, hélas, un écho dans l'opinion publique, les groupes en fuite ont été discrédités: ils ne seraient pas des réfugiés, ne mériteraient pas l'asile, viendraient pour de simples motifs de convenance, pourraient supporter la violence qu'ils subissent. A chaque fois, il s'est agi de monter la population contre un groupe de personnes.

Ce n'est donc pas nouveau?

Non, et l'on a parfaitement raison de rappeler ces cas du passé. Cela sert d'abord à montrer que l'on s'est trouvé bien d'accueillir ces groupes de personnes, souvent nettement plus nombreux qu'aujourd'hui. Et ensuite il s'est agi chaque fois de surmonter l'exploitation politique qui était faite par certains: partis, mais aussi autorités. Trop souvent, les gens les plus menacés ont été stigmatisés. Par exemple, les Juifs fuyant l'extermination planifiée par les nazis. Dans les années 1950 encore, lorsque a été discuté le fameux rapport Ludwig sur l'attitude de la Suisse face aux réfugiés, des députés ont affirmé qu'il était légitime de se demander si les Juifs ne venaient pas par convenance, par goût du confort, ou s'ils étaient réellement menacés. Et je vous épargne la célèbre argumentation qui prétendait limiter l'entrée de Juifs en Suisse pour éviter une montée de l'antisémitisme. On entend semblables sottises aujourd'hui sur l'islam.

La tentation de stigmatiser fait partie de l'histoire?

Oui, il faut sans cesse souligner cette tentation qui se fait jour pour justifier de ne pas agir. En 1956, il y a ainsi d'abord eu un formidable élan de solidarité, comme à chaque fois que des gens fuyaient le régime communiste. C'était souvent – je le sais car ma mère s'occupait d'un foyer qui en accueillait – de très jeunes hommes. Et on entendait aussi un discours sur le fait qu'ils feraient mieux de rester là-bas, en Hongrie, que c'étaient des voyous, des gamins tentés par l'aventure. Il y a eu la stigmatisation des Tamouls, des Kosovars, qui dure parfois encore. Quand on fait ce travail de mémoire, qui me semble très important, on retrouve cette ambivalence, ce mélange de solidarité et de craintes. Et l'exploitation politique de ces dernières, délibérément attisées.

Vous pensez à qui?

J'ai traité M. Toni Brunner, président de l'UDC, de pyromane: je maintiens que ses propositions, comme de s'opposer par tous les moyens à l'installation de centres d'accueil, cette accusation d'abus de la part des réfugiés, le discrédit jeté aujourd'hui sur les Erythréens attisent la haine et la violence. Je constate cependant que ce discours semble désormais tomber sur un terreau moins fertile, grâce notamment à la compréhension suscitée par les images. Quand vous quittez votre pays avec femme, enfants, vieillard, avec le risque de mourir en route, de vous faire dépouiller, d'être renvoyé à la case départ, c'est que vous êtes réellement menacé.

Est-ce que vous ressentez cette affaire comme un échec de l'idéal européen?

Même un beau projet peut échouer sur certains points. L'Europe est encore en construction. Et elle n'a pas trouvé la cohésion nécessaire pour faire face à cette situation de guerre. Ce n'est pas un échec de l'idéal européen, c'est un exemple d'immaturité de l'UE. En fait, nous avons besoin de plus d'Europe. Le chantier est loin d'être achevé.

Mme Merkel, la chancelière allemande, était en Suisse cette semaine: son attitude paraît, pour certains, exemplaire. Et pour vous?

L'Allemagne mais aussi la Suède font beaucoup d'efforts pour accueillir de très nombreux réfugiés. Je crois aussi qu'Angela Merkel, qui vient de l'ancienne RDA, n'oublie pas la grande solidarité manifestée par l'Allemagne de l'Ouest, et l'Europe, au moment de la réunification. Je vous fais remarquer qu'elle trouve que la Suisse ne fait pas si mal son devoir, notamment dans sa volonté de respecter la dignité des personnes qui demandent l'asile et de leur garantir la possibilité de faire valoir leurs droits. Mais nous pourrions faire plus, quantitativement.

L'accueil privé auquel beaucoup pensent ces jours, c'est une bonne idée?

Oui, bien sûr, on l'a déjà vu par le passé, notamment lors de la dictature chilienne. Mais cela se faisait alors sans autorisation officielle. Là, la voie légale, l'appel de l'Organisation suisse d'aide aux réfugiés (OSAR) et la procédure du Secrétariat fédéral aux migrations, rend cependant les choses assez lourdes. Il faut des procédures, il y a des contrôles sur la qualité de la place disponible, le tout est parfois soumis à des autorisations communales, etc. Peut-être faudrait-il, pour plus d'efficacité, plus de rapidité, réduire un peu le niveau de perfectionnisme helvétique?

Les élections fédérales ont lieu dans quelques semaines. Vous pensez que cette situation très émotionnelle sur les réfugiés profite à un camp ou à un autre?

Nous verrons. L'UDC a toujours été très habile pour susciter des mouvements d'humeur de l'opinion publique. Mais aussi pour appréhender et amplifier les craintes et les préjugés qui s'expriment au Café du Commerce. Or, face à la réalité de la guerre, face au sort des réfugiés, le discours xénophobe ne marche plus très bien. J'ai l'impression que l'UDC est en porte-à-faux sur ce sujet.

C'est tout de même devenu le thème unique des élections.

Oui. D'ailleurs j'ai beaucoup hésité à donner des interviews sur ce thème. Cela m'irritait de voir que ce thème occultait les vrais défis auxquels la Suisse est confrontée. Il est vrai que c'est un problème qui aujourd'hui touche nos concitoyens émotionnellement. Mais cela ne les touche pas matériellement, cela n'a aucune conséquence sur eux. Ils n'en souffrent pas, n'en subissent aucune conséquence négative, rien.

C'est-à-dire?

Montrez-moi un Suisse qui souffrirait aujourd'hui de l'accueil d'un réfugié. Donc, devant le rendez-vous des élections fédérales, qui doit permettre de choisir des femmes et des hommes qui trouveront des solutions pour notre avenir, la préoccupation numéro un, quasi unique, devrait être un sujet qui n'a aucun effet sur la qualité de vie des gens qui habitent ici? Si je suis sortie du bois, c'est parce que, face aux slogans, face à un discours qui s'efforce de faire croire, à tort, à notre incapacité de faire face à l'arrivée de réfugiés, il fallait tout de même réagir.

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