20.07.2020 à 04:52

Interview

Daniel Rossellat: «Cette semaine, j’ai besoin de me décrasser le corps et l’esprit»

Ce lundi 20 juillet aurait dû avoir lieu le lancement du 45e Paléo. Son directeur a préféré déserter la région pour ne pas penser à cette période, mais nous a quand même parlé de ses meilleurs souvenirs. Infos insolites garanties.

par
Fabio Dell'Anna
Le directeur du Paléo Daniel Rossellat reste positif pour l’année prochaine et promet une édition incroyable.

Le directeur du Paléo Daniel Rossellat reste positif pour l’année prochaine et promet une édition incroyable.

Keystone

Personne ne criera «Bamboulé!» et nous ne verrons pas de feux d’artifice sur la plaine de l’Asse cette année. Alors que Céline Dion devait ouvrir cette 45e édition du Paléo aujourd’hui, lundi 20 juillet, le coronavirus en a décidé autrement. Hors de question pour les organisateurs de prévoir quelque chose afin de faire tout de même vivre le festival. Le directeur Daniel Rossellat a d’ailleurs demandé à ses équipes de partir pour se changer les idées et profiter de faire des activités pendant une période durant laquelle ils sont toujours très occupés.

Quant au Matin.ch, il était impossible d’envisager un été sans Paléo. Nous avons décidé de vous présenter des contenus inédits toute la semaine pour continuer à faire vivre l’âme de cet événement cher aux Suisses romands.

Lundi aurait dû être le jour du lancement du 45e Paléo Festival. Comment allez-vous?

C’est très bizarre. Je suis quasi seul au bureau. Alors que d’habitude c’est une ruche. Ça bouge partout. C’est un peu un hiver sans Noël.

Avez-vous prévu des projets pendant les dates du festival?

Non, pas du tout. Au contraire, nous pensons qu’il faut assumer le fait qu’il y ait un vide. Si nous faisions quelque chose, cela deviendrait peut-être une grosse source de problèmes. On a aucune idée du nombre de personnes qui seraient présentes si l’on organisait un événement. On a accepté que ce sera un été sans festival.

Même en ligne?

Bien sûr, il y aura un peu de tristesse et de mélancolie. Mais même de belles archives ne remplacent pas un concert en vrai. La convivialité virtuelle est une pâle copie de la vraie convivialité. J’ai envie de dire aux gens: «Faites d’autres choses. Profitez!» C’est l’opportunité d’aller visiter de nouveaux coins en Suisse ou des musées. C’est d’ailleurs ce que j’ai dit à nos collaborateurs au chômage: «Challengez-vous! Allez voir cinq nouvelles villes de notre pays, par exemple.»

Qu’allez-vous faire?

Je vais ce soir à Winterthur, puis j’irai dans le Tyrol en Autriche. Je pars seul pour faire une petite retraite et profiter de lire, de me balader et de faire quelques activités sportives. Je n’ai pas envie de rester ici durant cette semaine. Je suis déjà allé à Bâle, à Saint-Gall et dans les Grisons. J’ai besoin de me décrasser le corps et l’esprit.

Vous avez déjà confirmé Céline Dion pour 2021. Les discussions ont-elles été compliquées?

Ce n’était pas si évident. Au départ, le management pensait que tout aurait pu être reporté à cet automne. Il n’y avait que Les Vieilles Charrues et le Paléo comme festivals dans sa tournée. Nous avons vraiment insisté et comme on a eu un bon contact et plusieurs échanges, elle a finalement accepté. En plus, elle avait un projet à Las Vegas en juillet prochain. Nous sommes ravis qu’elle vienne.

Pour le moment, 80% des artistes ont confirmé leur venue en 2021

Daniel Rossellat

Le reste de la programmation est-il plus ou moins confirmé?

La programmation a été confirmée assez rapidement. Au départ, on avait discuté avec un certain nombre de festivals et d’artistes. Plusieurs musiciens majeurs nous ont vite dit qu’il s’agissait d’une bonne idée de faire un copier-coller de la programmation. Pour le moment, 8 artistes sur 10 ont confirmé.

Allez-vous annoncer votre programmation plus tôt?

C’est une option. On n’a pas encore répondu à la question.

Avez-vous des craintes pour la future édition?

Non, j’ai tendance à être assez optimiste. Nous en saurons plus sur ce virus d’ici là. Plus nous serons documentés et moins nous aurons peur de manière irrationnelle. Nous allons certainement finir par intégrer ce risque dans notre vie de tous les jours. Et surtout, j’espère que nous trouverons bientôt un vaccin.

Comment allez-vous au niveau financier?

On doit faire attention. Sur un budget total de 30 millions de francs, on avait un déficit envisagé de 6,5 millions. Cela correspond à tous les frais engagés non récupérables. On a la chance de pouvoir bénéficier des mesures de chômage. Ensuite, on a fait des économies. On a renégocié certains accords et on a eu aussi des aides. À la fin, il devrait nous rester un déficit entre 2 et 2,5 millions. Maintenant, on est en train de chercher d’autres moyens d’économie supplémentaires. On sait que l’on va avoir du soutien de nos partenaires. J’espère qu’au final nous enregistrerons un déficit sur un million que l’on prendra sur nos fonds propres.

Parlez-nous du tout premier Paléo. En gardez-vous un bon souvenir?

C’était à la salle communale de Nyon du 2 au 4 avril 1976. On se rendait compte que lorsqu’on organisait des concerts, les gens se déplaçaient surtout si l’artiste était connu. Et la plupart du temps, le lieu n’était pas assez grand. On s’est dit qu’avec un mélange de musiciens avec plus et moins de notoriété, y compris ceux de la région, on pouvait espérer une fréquentation intéressante pour tous les concerts. Tout le monde était bénévole, ainsi que pour les trois éditions suivantes. C’était assez extraordinaire de voir toute la foule pour Malicorne le samedi soir. D’ailleurs dès le lendemain, on s’est dit qu’il fallait qu’on le planifie en plein air. C’est ce qui s’est passé en 1977.

Quel est le moment le plus incroyable que vous ayez vécu au Paléo?

C’était en 1992, lorsqu’il y a eu une énorme tempête juste avant l’ouverture des portes. Elle a fait soulever le grand chapiteau, une grande tente, des tours d’échafaudages sont tombés, les décors de la Grande Scène et il n’y avait plus d’électricité dans toute la région. Nous avons ouvert avec deux heures de retard. Je me souviens de la cellule de crise… Nous hésitions à annuler. Et tout à coup, le beau temps ainsi que l’électricité sont revenus. Nous avons eu juste le temps de nettoyer les dégâts et de transférer le concert de MC Solaar au Club Tent. Il y avait une atmosphère sur le terrain qui était incroyable.

Quel artiste êtes-vous le plus fier d’avoir vu au Paléo?

Tous les musiciens qui ont été des légendes de Woodstock. Et aussi Bob Dylan et Red Hot Chili Peppers. Du côté francophone on a eu la chance d’avoir de grands artistes comme Charles Aznavour, Charles Trenet, Pierre Perret…

Un concert vous a-t-il marqué en particulier?

Charles Trenet, car on avait très peur. (Rires.) On ne savait pas comment notre public allait réagir par rapport à cet artiste. Ce n’est pas ce que les gens écoutaient d’habitude sur le terrain. Après la fin de la première chanson, j’ai vu que c’était gagné. En plus, il jouait juste avant Jacques Higelin et tout le monde était venu pour voir ce dernier. Finalement, il y a eu une émotion tellement forte que le concert de Higelin avait l’air un peu pâle à côté. Mais ce n’était pas le seul moment marquant…

Racontez-nous celui qui vient de vous passer par la tête…

Il y a aussi Paul Simon qui me vient à l’esprit. C’est un artiste que j’adore. Il a été audacieux toute sa carrière. Pendant son concert, il a commencé à pleuvoir. Progressivement, il y a eu des pannes et tous les instruments n’étaient plus sonorisés. Le show a été interrompu et il m’a dit: «Je suis désolé.» Le pauvre n’y était vraiment pour rien. On m’a fait savoir que quelques micros ont été reconnectés et j’ai été le retrouver pour lui demander s’il voulait remonter sur scène, seul avec sa guitare. Il n’a pas hésité une seconde. Ce moment totalement improvisé a été extraordinaire.

Oasis a été un désastre.

Daniel Rossellat

Est-ce qu’il y a des musiciens qui vous ont déçu?

Oasis. Ils sont partis au bout de 20 minutes. C’était un désastre. Des gens leur lançaient des pièces de monnaie et des briquets. Des anti-fans ne supportaient absolument pas le groupe, car ils les trouvaient irrespectueux par rapport à d’autres artistes. Ils allaient à plusieurs concerts des frères Gallagher et tentaient de les provoquer. Apparemment, c’était la fois de trop. Je regardais le concert et, quand je les ai vus quitter la Grande Scène, je suis allé dans les loges. On a discuté avec plusieurs personnes pour les convaincre de revenir. Ils sont finalement remontés pour à nouveau partir deux minutes après. Affreux.

Avez-vous eu des demandes insolites de la part des artistes?

Il y en a eu, oui. Nous sommes toujours un peu préparés, car nous parlons entre organisateurs de festivals. Quand James Brown était là, Claude Nobs m’avait prévenu qu’il serait intransigeant sur ses cheveux. Effectivement, nous avons dû appeler un copain qui a dû démonter un de ses appareils dans son salon de coiffure pour le brancher ensuite dans les loges. Nous avons eu aussi des artistes qui ont demandé une salle de fitness qu’ils n’ont jamais utilisée. Ou une envie de plateaux de fruits de mer, le dimanche à 4 heures de l’après-midi. (Rires.) Je tiens à souligner qu’il n’y a pas beaucoup de demandes particulières. Je me rappelle également d’un autre musicien qui voulait absolument conduire depuis l’aéroport jusqu’au festival. On avait dû lui louer une Mercedes d’un modèle précis et le suivre tout au long de son petit voyage.

Est-ce qu’il y a un moment qui vous a particulièrement ému?

Il y en a eu plein. L’émotion est une forme de salaire du travail que je fais. Il y en a chaque année. C’est souvent quand il y a un risque qui a été pris que les émotions sont les plus fortes. Par exemple, quand on a décidé de programmer de la musique classique et que l’on entend le requiem de Mozart sur la plaine. Le concert a été vraiment incroyable et même le public demandait un bis. J’avais les larmes aux yeux de voir les gens si respectueux. J’ai eu le même effet avec Joan Baez, qui est une artiste extrêmement attachante. Lorsqu’elle est venue pour la première fois seule avec sa guitare face à 20 000 personnes, c’était inoubliable.

Qui rêvez-vous de voir ou de revoir au Paléo?

J’aimerais bien revoir Bob Dylan, mais souvent il massacre ses concerts. C’est un artiste extraordinaire. Sinon Bruce Springsteen ou Paul McCartney. Paul McCartney ce serait un très beau plaisir.

Paléo quand même

«Paléostalgie», c'est une opération nostalgie proposée par LeMatin.ch du 20 au 26 juillet 2020, les dates où auraient dû avoir lieu le 45e Paléo. Partenaire de longue date, LeMatin.ch entend apporter ainsi son soutien au festival et faire vivre l'événement à ses lecteurs avec des interviews, des souvenirs et des anecdotes.

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