Calabre (IT) – Dauphin mort et pots-de-vin au maxi-procès antimafia 
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Calabre (IT)Dauphin mort et pots-de-vin au maxi-procès antimafia

Depuis janvier se tient en Calabre le procès de près de 350 accusés ayant des liens avec la mafia ‘Ndrangheta. Ce procès est le plus important du genre depuis la fin des années 80.

La place de l’Hotel de ville à Vibo Valentia. 

La place de l’Hotel de ville à Vibo Valentia.

AFP

Un dauphin mort sur un paillasson, des fenêtres détruites à coups de masse, des armes stockées dans des monuments funéraires, des pots-de-vin versés à des juges en échanges d’acquittements... et des certificats médicaux de complaisance pour éviter la prison à des assassins condamnés. Tous ces épisodes proviennent des histoires racontées depuis janvier par des dizaines de membres de la ‘Ndrangheta, la redoutée mafia calabraise, qui ont accepté de témoigner à charge au maxi-procès anti-mafia organisé en Calabre, une région pauvre à la pointe de la Botte italienne.

Ce procès, le plus important du genre depuis la fin des années 80, couvre des délits aussi divers que du trafic de drogue, des achats de votes et des meurtres. «Ils les ont attendus sur la place Morelli, les ont invités à manger de la ricotta à la ferme (...) et ils les ont tués, brûlés et dissous», a raconté en mai un repenti, Andrea Mantella, rappelant comment un boss avait tué deux frères par vengeance en 1988.

La ‘Ndrangheta, la mafia la plus puissante de la péninsule, est au centre de ce maxi-procès de 355 accusés organisé sur sa terre d’origine à Lamezia Terme, la troisième ville de Calabre. La ‘Ndrangheta domine le marché européen de la cocaïne, mais a aussi infiltré la plupart des secteurs de l’économie légale, avec l’aide de membres des milieux d’affaires et politiques. Les témoignages déposés par 58 repentis ont révélé la brutalité de l’organisation mais aussi son influence insidieuse à tous les niveaux de la société.

Luigi «le Suprême»

Le procès se concentre sur une seule province de Calabre, celle de Vibo Valentia, où les clans familiaux sont dominés par Luigi Mancuso, un homme de 67 ans surnommé «le Suprême», de retour devant la justice après avoir purgé jusqu’en 2012 une peine de 19 ans de prison. «Sans le feu vert de Luigi Mancuso, impossible d’ouvrir la moindre activité», a témoigné en mars son neveu, Emanuele Mancuso. Les accusés à ce procès hors normes sont aussi bien des boss présumés que leurs collaborateurs. L’imbrication de la ‘Ndrangheta dans l’économie locale rend son éradication quasiment impossible.

Devant le tribunal, des témoins ont raconté comment des ambulances étaient utilisées pour le trafic de drogue, de l’eau publique détournée pour alimenter les cultures de marijuana, et des migrants morts noyés et enterrés sans cercueils à l’issue d’un appel d’offres public truqué. Illustrant la proximité de la très riche ‘Ndrangheta avec les puissants, un de ses hauts gradés, Andrea Mantella, a expliqué comment un pot-de-vin de 70’000 euros avait suffi pour qu’il soit transféré d’une prison classique à un hôpital. Mantella et un autre témoin ont aussi révélé que la ‘Ndrangheta avait payé 50’000 euros à un ancien sénateur et avocat, Giancarlo Pittelli, pour truquer un procès.

Sur le banc des accusés figurent aussi des policiers, des greffiers, des maires, et même un vétérinaire accusé d’avoir aidé à vendre du bétail volé. Pour le journaliste calabrais Consolato Minniti, ce procès est «le premier à aller vraiment au-delà de la ‘Ndrangheta militaire». «Jusqu’ici, les juges s’étaient concentrés sur ceux qui tirent, la partie la plus violente» de l’organisation, a-t-il expliqué à l’AFP.

«Pilier en ciment»

Les liens entre la mafia et la société civile ne sont pas une nouveauté: ces 30 dernières années, 110 conseils municipaux ont été dissous pour infiltration mafieuse, jusqu’à trois fois pour certains d’entre eux, dont celui de Lamezia Terme où se tient le procès. La ville natale du clan Mancuso, Limbadi, a été la première à voir son conseil municipal dissous en 1983, lorsqu’un boss en fuite, Francesco Mancuso, avait été élu maire.

La ‘Ndrangheta n’hésite pas non plus à se salir les mains quand c’est nécessaire et utilise différentes tactiques pour extorquer de l’argent en échange de sa «protection», contraindre des propriétaires à vendre leurs biens en dessous du prix du marché, forcer quelqu’un à se fournir auprès d’entreprises «amies» ou recouvrer des prêts à taux usuraires pouvant dépasser les 200%. Les méthodes d’intimidation sont variées: chiots, dauphins morts ou têtes de chèvre laissés sur un pas de porte, menaces téléphoniques, passages à tabac, voitures incendiées, cocktails Molotov et coups de feu.

Le maxi-procès doit aussi se prononcer sur cinq meurtres présumés, dont celui d’un membre de la ‘Ndrangheta assassiné en 2002 en raison de son homosexualité. Il avait été enterré à un endroit ensuite recouvert d’asphalte, a raconté Andrea Mantella. Une écoute téléphonique a permis de reconstituer le dialogue tenu en mai 2017 entre un mafieux et le frère d’une femme qui avait perdu pour 7’000 euros de marijuana après une saisie de la police. «Il faut essayer de récupérer cet argent ou bien tu retrouveras ta soeur dans le ciment, parce que ces gens-là ne plaisantent pas».

(AFP)

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