Freeride: «De là-haut, Estelle doit être fière de moi»
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Freeride«De là-haut, Estelle doit être fière de moi»

Elisabeth Gerritzen a remporté l’Xtreme de Verbier pour la deuxième fois de sa carrière. À 25 ans, elle a aussi décroché le titre mondial. C’est la première Suissesse à s’imposer depuis Estelle Balet, en 2016.

par
Sylvain Bolt
(Verbier)
Elisabeth Gerritzen a décroché le titre mondial en ski freeride.

Elisabeth Gerritzen a décroché le titre mondial en ski freeride.

D DAHER / @Freeride World Tour 

Elisabeth Gerritzen a dû s’approcher de l’écran. Elle a dû le contrôler plusieurs fois. Ce sont finalement les cris d’autres concurrentes et du staff du Freeride World Tour qui ont mis des mots sur ces chiffres: «t’es championne du monde!»

Déjà victorieuse de l’Xtreme en 2019, la Vaudoise de 25 ans a récidivé en s’offrant la plus prestigieuse compétition. Pour vingt points, la skieuse établie à Verbier a fait coup double en remportant le titre mondial. C’est la première Suissesse sacrée depuis 2016.

Cette année-là, la regrettée Estelle Balet, en snowboard, avait remporté l’Xtreme et son deuxième titre mondial. Elle était décédée peu après, emportée par une avalanche.

La ligne très directe de Gerritzen, récompensée par les juges avec une excellente note technique, lui a permis de remporter la 25e édition de l’Xtreme.

Un saut plein d’amplitude sur la dernière barre rocheuse a définitivement séduit le jury.


La Suissesse avait décroché la 5e et dernière place qualificative pour l’Xtreme au détriment de sa pote Maude Besse. Les deux amies se sont serrées dans les bras de longues minutes. «On a commencé le freeride ensemble. C’est juste trop beau de la voir là, a lâché la Valaisanne, émue. Elisabeth a eu des moments difficiles, mais elle n’a cessé de grimper, de prendre confiance, d’acquérir un ski super fluide. C’est tellement mérité!»

Elisabeth Gerritzen, vous êtes championne du monde de freeride…

J’ai vraiment de la peine à le croire! Je ne suis pas très douée en maths et pour moi, le titre n’était plus atteignable. Du coup, je suis arrivée avec moins de pression ici.

«J’étais étonnée par mon score. Je le trouvais haut par rapport à mon ski.»

Elisabeth Gerritzen

Avec ce titre de championne du monde, vous entrez dans une nouvelle dimension.

Le titre mondial n’a jamais été un objectif. C’est juste une histoire de calculs et je n’aime pas ça. C’était surtout l’Xtreme que je voulais gagner. Le Bec des Rosses est une montagne qui me ressemble énormément. Il me fait sortir de ma zone de confort.

Pourquoi étiez-vous surprise d’être en tête dans l’aire d’arrivée?

J’étais étonnée par mon score. Je le trouvais haut par rapport à mon ski. Mais voilà, nous sommes jugés par rapport aux autres et aux conditions. J’ai trouvé cette neige «cartonnée» et vraiment compliquée à skier. Donc au final, je peux me satisfaire de mon run, qui était quand même moins bon qu’en 2019.

DR

«Mes parents sont descendus me voir, ils étaient en larmes»

Elisabeth Gerritzen

Vos parents ont semblé très émus. Que vous ont-ils dit?

Je les ai appelés dès la fin de mon run. Dès que j’étais dans le siège de leader. Je n’entendais rien. Je pensais qu’on n’avait pas de réseau. En fait, ils étaient en train de pleurer. Ils sont descendus me voir, ils étaient en larmes. Ils sont trop choux. Je pense qu’ils ont eu très peur, c’est toute l’émotion qui est redescendue!

Elisabeth Gerritzen entourée de ses parents dans l’aire d’arrivée.

Elisabeth Gerritzen entourée de ses parents dans l’aire d’arrivée.

DR

Vous avez soufflé de justesse ce titre, alors que vous n’étiez que 5e du général avant la finale…

Hedvig Wessel (ndlr: vice-championne du monde) a été beaucoup plus constante que moi cette saison. Un immense respect à elle! Je lui passe devant pour vingt points. Mais c’est grâce à elle que je suis là. Si elle ne m’avait pas mis la pression avec les backflips qu’elle posait, je n’aurais jamais tenté des 360° en compétition.

Vous êtes aussi la première à gagner deux fois de suite l’Xtreme

On m’avait dit cela en 2018. Qu’aucune femme n’avait gagné l’Xtreme deux fois de suite. Du coup je me suis dit que j’allais le faire. C’était mon but aujourd’hui!

Ressentez-vous la même émotion que lors de votre victoire en 2019?

Je suis un peu moins euphorique, car je n’arrive pas vraiment à y croire. J’ai l’impression que c’est un rêve. Que je vais me réveiller bientôt. Mais mes potes m’attendent en haut. Dès que je vais commencer à boire quelques bières, je vais comprendre ce qu’il se passe. ça va être une belle fête. Comme je n’ai pas confiance en moi, je veux dédier cette victoire à tous ceux qui me soutiennent et croient en moi.

Votre ligne était assez similaire que celle de 2019.

À la base, je n’avais pas envie de refaire la même. Mais vu les conditions, je me suis dit que ça valait la peine de faire quelque chose que je connaissais. Je ne me suis pas trop posé de questions. C’était un peu la solution de facilité.

@freerideworldtour/©JBERNARD

Qu’est-ce qui a changé en deux ans?

Sur le plan émotionnel, j’ai vraiment pris confiance après mon succès en 2019. Ça m’a délestée d’un poids. Je n’avais plus rien à prouver. Avant, je ne me sentais pas très légitime au sein du Freeride World Tour. C’est ma tête qui a changé plus que mon ski.

«C’est drôle parce que j’ai pensé à Estelle (Balet) au départ. Regarder son film m’a donné beaucoup d’énergie pour cet Xtreme.»

Elisabeth Gerritzen

La dernière Suissesse sacrée championne du monde était Estelle Balet, décédée en 2016. Étiez-vous proche?

Nous n’avons malheureusement pas trop eu le temps d’être proches. Je l’admirais énormément. J’ai commencé la compétition juste après elle. Elle a tout fait avant moi, c’était un modèle. Je l’ai beaucoup copiée. C’est drôle parce que j’ai pensé à Estelle au départ. Regarder son film m’a donné beaucoup d’énergie pour cet Xtreme. Elle avait un niveau incroyable. Je pense qu’elle nous regarde et qu’elle est fière de moi.

«Là, j’ai un projet personnel de film sur les inégalités dans l’industrie du ski.»

Elisabeth Gerritzen

Le départ a été donné pour tout le monde sur le petit Bec des Rosses. Était-ce une bonne chose?

Oui. Je fais confiance aux professionnels. S’ils ont décidé qu’on parte du petit Bec, c’était pour des raisons de sécurité.

Vous vous battez avec Marion Haerty (quadruple championne du monde de snowboard) pour que les femmes aient le droit de s’élancer du sommet du Bec des Rosses. Votre titre peut-il vous aider à faire avancer le débat?

Je n’ai pas besoin d’un titre pour être légitime et prendre la parole sur des thématiques comme l’égalité. Mais, j’aurais peut-être plus d’intérêt médiatique pour m’exprimer. Il y a quelque chose de symbolique. Le Bec c’est ça et pas ça (ndlr: elle montre du doigt les sommets). J’espère que les autres filles prendront conscience de leur ski et qu’elles militeront avec nous. Elles sont toutes capables de descendre le Bec car il y a des lignes plus sûres aussi. Je vais continuer à me battre pour nos droits. Là, j’ai un projet personnel de film sur les inégalités dans l’industrie du ski.

Quel est le bilan de votre saison?

C’était un hiver fabuleux car on n’a pas eu besoin d’aller à l’autre bout du monde pour les compétitions. J’ai passé plus de temps sur les skis. C’est primordial de ne pas faire quinze allers-retours en avion. On pourrait par exemple décider de faire une saison de compétitions en Amérique du Nord et la suivante en Europe. Ça n’a aucun sens de voyager sur trois continents.

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