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Une enquête de Camille Krafft
29.06.2017 à 07:33

Début 2015, le mini-divorce avec Dassault

Chapitre 6

Sans Dassault Aviation, pas de Swiss Space Systems. Outre des bénéfices évidents en termes de visibilité, l’avionneur français ressuscite, à travers la société de Pascal Jaussi, un projet qui dormait dans ses tiroirs. En janvier 2014, le constructeur aéronautique signe un contrat avec Swiss Space Systems à travers lequel il s’engage à fournir à S3 des prestations contre rémunération. Mais un investissement a déjà été évoqué. Comme elle a beaucoup, voire tout misé sur ces déclarations, la société payernoise attend davantage.

Durant les deux premières années de son existence, elle présentera sans arrêt Dassault Aviation comme un futur investisseur. Effectivement, en 2014, l’avionneur entretient des contacts étroits avec Swiss Space Systems. Au printemps, la start-up suisse fait parvenir à «DA» des documents liés à sa santé économique. Il est alors question d’un processus de due diligence, soit les vérifications effectuées par un investisseur potentiel avant une transaction.

Une situation financière plus que délicate

À ce moment-là, la situation financière de Swiss Space Systems est, déjà, extrêmement délicate: le 21 mars 2014, Pascal Jaussi envoie un bref courriel à ses collaborateurs, dont certains se plaignaient de ne pas avoir été payés depuis le début de l’année: «Nous avons une solution, nous travaillons à son implémentation dans les plus brefs délais. Je vous remercie une fois encore pour votre patience, votre compréhension et votre dévouement dans l’adversité.» Quelques jours plus tard, l’entreprise de construction aéronautique et aérospatiale belge Sonaca menace de cesser son travail et d’entamer «une requête par voie judiciaire» si elle n’est pas payée immédiatement. Peu de temps auparavant, les Belges avaient pourtant souligné l’«excellent climat de coopération technique.»

Pour générer des revenus, la start-up doit toujours acquérir… un Airbus. Mais comment acheter ou même louer un avion quand on n’a pas de quoi payer ses employés? Tout au long de l’année 2014, S3 s’accrochera à l’espoir de voir Dassault entrer dans son capital. L’avionneur français ne cesse de temporiser, sans dire clairement non.

La direction fait la morte

Pressée par ses créanciers, la direction de Swiss Space Systems fait la morte. «Nous n’avons plus aucune nouvelle de S3 ni de Dassault depuis le mois d’octobre de l’année dernière, écrit un fournisseur en janvier 2015. Nos appels et nos e-mails sont ignorés – ce qui n’est pas bon signe.» Le 29 octobre 2014, le Centre de technologie spatiale de l’Agence spatiale européenne (ESA) visite les locaux de S3 à Payerne. Dans un compte rendu destiné au Swiss Space Office, il décrit le projet comme «ambitieux» et l’équipe comme «enthousiaste», mais «overly optimistic» (excessivement optimiste) avec les délais, les challenges techniques et les coûts. «Je n’ai pas vu de plan de développement détaillé et crédible», précise l’auteur du rapport.

Pour l'extérieur, tout va bien

De l’extérieur, par contre, la start-up est toujours rayonnante et l’on continue à s’arracher la compagnie du brillant CEO. En octobre 2014, Pascal Jaussi est invité par Suzan LeVine, ambassadrice des États-Unis en Suisse, à participer à un forum intitulé «les start-up suisses qui grandissent vite». Un titre plutôt cocasse, pour une entreprise qui a toujours mis la charrue avant les bœufs. En novembre, l’ambassadeur de Sa Majesté le roi des Belges convie le patron de S3 à une réception. À la fin de l’année, le CEO est nominé au titre d’«homme de l’année» par le magazine Bilan aux côtés de son directeur R&D.

Au début de l’année 2015, tout s’accélère. La holding annonce le recrutement de 25 postes de spécialistes en ingénierie, de quoi «faire bondir» ses effectifs de 65 à 90 employés.

Le 6 février, la direction de la start-up fait parvenir à l’émissaire du géant français un brouillon de lettre d’intention pour contracter dix lancements de satellites à 10 millions d’euros. Selon un directeur de S3, Dassault s’est désisté le jour même «sur la pointe des pieds» Les créanciers de Swiss Space Systems sont priés de patienter encore, car «le processus de prise de participation du groupe DA dans S3 a malheureusement subi un contretemps imprévisible.»

Effet domino

L’avionneur français a-t-il fait des promesses non tenues? A-t-il réalisé les faiblesses de la start-up? Pascal Jaussi a-t-il surinterprété et survendu les intentions de Dassault? Quoi qu’il en soit, l’entreprise payernoise se retrouve le bec dans l’eau. «La relation de Dassault Aviation était menée par notre CEO sur la base d’échanges oraux (et un long travail de persuasion), et à haut niveau. Donc rien à voir avec le schéma classique due diligence, term sheet, memorandum of investment, etc.», relève un directeur de Swiss Space Systems dans un mail. Etonnamment, la start-up gardera des contacts avec le groupe français.

À Payerne, c’est l’effet domino: pas d’investisseur, pas d’avion. Pas d’avion, pas de vol ZeroG. Pas de vol ZeroG, exit le 1,5 million de sponsoring de la part de Breitling, qui avait lui-même servi à l’obtention d’autres emprunts. «Vous nous aviez mis en avant un prêt de la société Breitling (…), et celui-ci aurait soi-disant remboursé le prêt que nous vous avons octroyé», relève par e-mail un créancier dépité.

En décembre 2014, un nouveau prêt de 2,5 millions est obtenu de la part d’une entreprise locale. C’est cet argent, sans doute, qui permet subitement de payer les salaires des employés, à Noël 2014. À la fin de l’année, les dettes se montent à 15 millions.

De nouveaux acteurs relancent la machine.

À l’interne, le discours se fait moins triomphant, comme le révèle un courriel destiné à un créancier en janvier 2015: «Concernant votre perplexité quant au fait que S3 ne dispose d’aucun actif, celle-ci est compréhensible. En apparence, (c’est) une société dynamique, d’envergure internationale, ayant fait l’objet de nombreuses couvertures de presse. La réalité est plus brutale: financer une start-up active dans le secteur spatial relève pratiquement de l’impossible, vu les importants besoins en financement nécessaires. Briller et paraître plus fort que l’on est en réalité est nécessaire pour avoir une chance d’être pris au sérieux.»

L’histoire de Swiss Space Systems aurait pu s’arrêter là. C’était sans compter l’arrivée dans cette saga de nouveaux acteurs, dont l’intervention va offrir un sursis de deux ans à la start-up.

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