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Arts«Découverte folle»: à 17 ans, Gauguin a peint un chalet suisse

Le premier Gauguin connu vient d’être déniché. Il représente un chalet bernois qui existe toujours mais a été placé au bord de la Loire...

par
Renaud Michiels
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Le commissaire-priseur français Aymeric Rouillac a déniché «l'œuvre la plus ancienne connue de Gauguin».

Le commissaire-priseur français Aymeric Rouillac a déniché «l'œuvre la plus ancienne connue de Gauguin».

Maison Rouillac
Intitulé «Chalet suisse en bord de Loire», le dessin a été réalisé par Gauguin en 1865. Il avait alors 17 ans et aucune intention de devenir artiste.

Intitulé «Chalet suisse en bord de Loire», le dessin a été réalisé par Gauguin en 1865. Il avait alors 17 ans et aucune intention de devenir artiste.

Maison Rouillac
Les chercheurs français ont retrouvé une photo du modèle datée de 1901. Gauguin avait «copié» un chalet d'Erlenbach im Simmental, dans l'Oberland Bernois.

Les chercheurs français ont retrouvé une photo du modèle datée de 1901. Gauguin avait «copié» un chalet d'Erlenbach im Simmental, dans l'Oberland Bernois.

Maison Rouillac

C’est un dessin à l’aquarelle et encre de Chine sur papier Canson, 39,5 cm de large, 25 cm de haut. Un dessin qui a été déniché lors d’un vide-greniers et qui ne ressemble pas à un Gauguin mais qui en est bien un. Il porte un nom étrange: «Chalet suisse en bord de Loire». Et «ce chalet existe toujours, c’est extraordinaire. Nous l’avons découvert après trois mois d’enquête», nous explique Aymeric Rouillac.

Ce commissaire-priseur français est à l’origine de ce qu’il estime être une «découverte folle», avait relaté l’AFP. Sur son site, Aymeric Rouillac a publié le dossier de recherche sur «l’œuvre la plus ancienne connue du peintre français.» Une enquête historico-artistique qui se lit presque comme un polar. Récit en sept questions.

D’où vient le dessin?

Une personne restée anonyme a amené le dessin au commissaire-priseur durant l’automne dernier pour une expertise gratuite. On sait seulement qu’il a été proposé par des descendants d’une famille Gauguin en Touraine lors d’un vide-greniers… L’œuvre est signée «Gauguin P». Aymeric Rouillac s’est immédiatement dit que le style ne collait pas avec celui du célèbre peintre. Mais la date – «le 2 juillet 1865» –, oui. Avec deux autres chercheurs, des historiens de l’université de Tours, il a alors décidé de mener l’enquête. Et il affirme aujourd’hui avoir percé le mystère.

Pourquoi cette signature?

Le peintre signait ses toiles «p Gauguin» ou «Paul Gauguin». Pourquoi celle-ci serait-elle de lui puisqu’elle est paraphée «Gauguin P»?

En juillet 1865, Gauguin a 17 ans. Il est interne au lycée impérial d’Orléans. Or dans cet établissement, peut-on lire, «les élèves sont appelés d’abord par leur nom». L’inversion du nom et du prénom serait donc «une conséquence du statut scolaire» et d’une discipline plutôt martiale.

D’où sort ce chalet suisse?

En 1865 Gauguin a 17 ans et il ne s’est jamais rendu en Suisse. Alors d’où sort-il, ce chalet et sa «façade typique du Simmental?» De Charles Pensée (1799-1871), son prof de dessin à l’internat, ont découvert nos historiens-enquêteurs. Cet homme, est-il indiqué, «profite des grandes vacances scolaires pour se rendre à trois reprises en Suisse, sillonnant la montagne pour trouver les vues les plus intéressantes». Et il croque de nombreux chalets, dont un situé dans le village d’Erlenbach im Simmental, dans l’Oberland Bernois. Selon Aymeric Rouillac, le jeune Gauguin a simplement «recopié» le dessin de son maître, tout en changeant le décor. Et, surprise, les chercheurs ont découvert que le chalet, bien qu’il a été «profondément remanié», existe toujours aujourd’hui.

Comment l'ont-ils retrouvé?

Les chercheurs ont «arrosé» de nombreuses communes suisses de demandes d'informations. Dans leur dossier, ils remercient Nathalie Yersin, qui était en charge du patrimoine municipal de la commune de Rossinière. «Ma seule contribution a été de les rediriger vers le musée de Ballenberg», nous indique-t-elle. «Nous avons fourni des pistes sur les ouvrages qui traitent des ruraux bernois», note Marion Sauter, responsable d’architecture et d’étude de l‘habitat du musée. Patrimoine suisse a aussi participé aux recherches. Au final, les spécialistes ont mis la main sur une image du chalet recherché datant de 1901. «Mais le dessin de Gauguin reste la représentation la plus ancienne connue de ce chalet», commente Aymeric Rouillac.

Comment savent-ils que c’est le bon?

Le chalet, est-il noté, «reprend le schéma classique des chalets de l’Oberland». Mais il a aussi des particularités. «Par exemple la cheminée est construite en V, ce qui est très rare, tout comme l’escalier extérieur en pierre. On peut encore citer la fontaine, visible sur la gauche du dessin. Il en existe toujours une aujourd’hui», répond le commissaire-priseur. (Voir galerie ci-dessus)

Mais alors pourquoi la Loire?

Gauguin a planté son chalet bernois à côté de la Loire, avec un arrière-plan presque maritime – on peut distinguer un voilier. Pourquoi? Car «on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans!», s’est amusé à écrire l’expert. Plus sérieusement, le dessin, apprend-on, agrège deux influences. La «suissomania», un engouement en France au XIXe siècle pour les paysages et bâtisses typiquement helvétiques. Et «l’appel du large»: le jeune Gauguin a envie de prendre la mer, c’est pour cela qu’il imagine un nouveau décor au chalet suisse. Quelques mois après ce dessin, il s’engage d’ailleurs dans la marine marchande.

Que va devenir ce dessin?

L’étonnant «Chalet suisse en bord de Loire» sera vendu aux enchères le 16 juin au château d’Artigny, en Indre-et-Loire. Mise à prix, 50 000 euros, soit quelque 56 000 francs. Un montant qui peut sembler modeste. «Gauguin est aujourd’hui, derrière De Vinci, le peintre le plus cher du monde. Un dessin en couleur vaudrait entre 500 000 et 1 million d’euros», explique Aymeric Rouillac. Mais ce chalet est un Gauguin sans en être un. Il est d’un Gauguin antérieur à Gauguin, c’est l’œuvre d’un jeune homme qui ne veut pas être artiste. Nous avons donc fixé ce prix de base. Mais je sais déjà qu’il intéresse des musées et des collectionneurs», conclut le commissaire-priseur.

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