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ProcèsDéfigurée au Funplanet: «La procureure a procrastiné, renvoyez la cause!»

Patrons du centre de loisirs et responsables de la piste de karting, les co-prévenus comparaissent depuis lundi. Rebondissement fou: l'avocat de la victime a demandé le renvoi de la cause à un fil de la prescription. Le Tribunal de Vevey a refusé.

par
Evelyne Emeri
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4 mai 2012: trois des quatre prévenus, alors co-administrateurs de Funplanet posaient dans leur centre à Rennaz (VD). Le même mois, un accident blesse gravement une adolescente au cou. Etranglée par la sangle de son casque, elle en porte encore les stigmates. Adelina apprendra plus tard ce précédent.

4 mai 2012: trois des quatre prévenus, alors co-administrateurs de Funplanet posaient dans leur centre à Rennaz (VD). Le même mois, un accident blesse gravement une adolescente au cou. Etranglée par la sangle de son casque, elle en porte encore les stigmates. Adelina apprendra plus tard ce précédent.

24 Heures/Chantal Dervey/DR
8 juin 2020: le procès des quatre prévenus du Funplanet a débuté à Vevey. Ils sont jugés sept ans après l'accident qui a défiguré Adelina, ici à son arrivée au tribunal. 15 juin 2020: les co-accusés sont tous acquittés à trois petits jours de la prescription.

8 juin 2020: le procès des quatre prévenus du Funplanet a débuté à Vevey. Ils sont jugés sept ans après l'accident qui a défiguré Adelina, ici à son arrivée au tribunal. 15 juin 2020: les co-accusés sont tous acquittés à trois petits jours de la prescription.

Lematin.ch/Sébastien Anex
Première image de l'adolescente après l'accident du 18 juin 2013. On la voit ici à l'Hôpital de l'Enfance, à Lausanne. Elle est grièvement blessée au visage. Cinq opérations de reconstruction faciale plus tard, elle sait qu'elle ne retrouvera jamais son apparence naturelle.

Première image de l'adolescente après l'accident du 18 juin 2013. On la voit ici à l'Hôpital de l'Enfance, à Lausanne. Elle est grièvement blessée au visage. Cinq opérations de reconstruction faciale plus tard, elle sait qu'elle ne retrouvera jamais son apparence naturelle.

DR

Les oreilles de la procureure Myriam Bourquin ont dû siffler dès l'ouverture des débats lundi matin, dix jours avant que les faits ne soient prescrits. La magistrate entendait classer cette affaire alors qu'une élève valaisanne a été défigurée après avoir percuté et traversé avec son engin les barrières de sécurité du karting de Rennaz le 18 juin 2013. Elle qui a été désavouée par le Ministère public central, ce dernier refusant son ordonnance de classement et exigeant que les quatre prévenus soient renvoyés devant une Cour pénale. Elle qui a renoncé à intervenir à l'audience. Le grand absent, le Parquet vaudois – que ce soit nommément, celui de l'arrondissement de l'Est vaudois ou encore le Ministère public central – en a pris pour son grade. Vraisemblablement, du jamais-vu dans les annales judiciaires vaudoises.

«L'incurie du Ministère public»

Impossible d'entrer enfin, sept ans après le drame, dans le vif du sujet et de commencer à instruire pour la présidente du Tribunal de police de Vevey, Sandrine Osojnak. Si cette dernière s'attendait à des réquisitions d'entrée de cause, elle a été servie pour l'entier de la matinée. Celles-ci ont animé et monopolisé la matinée d'audience. Chacun à leur tour, plus ou moins longuement, Me Philippe Vladimir Boss, Me Pierre-Alain Schmidt, Me Patrick Michod et Me Gilles Monnier, les quatre avocats des co-accusés de lésions corporelles graves par négligence se sont exprimés.

De relever l'absence de célérité de la procureure et de lui reprocher d'avoir balayé des moyens de preuve basiques. Et d'insister sur «l'incurie du Ministère public, la procrastination de la procureure Myriam Bourquin, son incompétence, sa lenteur inacceptable.» Rien ne lui a été épargné. Pour les quatre hommes de robe, «l'Autorité pénale n'a pas fait son travail. Elle a erré. Son instruction a été lamentable.»

L'expertise serait erronée

Tous requièrent en particulier: une nouvelle expertise judiciaire, du moins un complément d'expertise; les auditions des fabricants des barrières de sécurité et des karts, tous deux leaders dans leur domaine, afin de démontrer leur juste compatibilité (ou pas); d'auditionner l'auteur d'une expertise privée qui remet en question l'expertise officielle dont les conclusions seraient erronées.

Sur la prescription qui interviendra ce 18 juin, les défenseurs prétendent ne pas vouloir jouer la montre et vouloir privilégier un procès équitable. Tous se révoltent également contre le refus systématique de ne pas avoir pu faire valoir davantage de moyens de preuve avant la tenue du procès. De même ils s'insurgent que leurs clients aient été entendus une seule fois pour certains et très tardivement, pointant du doigt la violation du droit d'être entendu.

«Ce dossier, c'est un grand bordel»

«Votre rôle Madame la Présidente, ce n'est pas de rendre un jugement bidonné, c'est de renvoyer cette cause, le Ministère public a tellement fauté. La procureure a procrastiné. Ses omissions sont gravissimes, on comprend qu'elle ne soit pas là.» Me Stéphane Riand, avocat de la victime, d'approuver chaque mot de ce qui a été dit par ses confrères qui siègent de l'autre côté de la barre et auxquels il est censé se confronter. «La célérité de la justice... Le cancer absolu, c'est l'absence de célérité», martèle le défenseur d'Adelina, 21 ans, celle dont la vie a basculé physiquement, psychologiquement, professionnellement lors d'une sortie scolaire au Funplanet. L'adolescente allait fêter ses 15 ans.

«L'absence du Ministère public est un scandale absolu qui mérite une sanction disciplinaire. Nous nageons en pleine négligence. Ce dossier, c'est un grand bordel.» Voilà l'Etat de Vaud averti par Me Riand. Sa provocation – procès pénal ou pas – n'exclut pas une action au civil. Un montant de 500 000 francs était évoqué jusqu'ici. Désormais, on parle du double. Et d'un probable arrangement.

La présidente refuse le renvoi

Face à ce procès brûlant dont elle hérite seule (ndlr. juge unique au Tribunal de police), la présidente Osojnak s'est octroyé la pause de midi pour se déterminer. Elle a conclu au rejet de la requête en nullité de la saisine du tribunal, idem pour l'acte d'accusation qu'elle considère comme valable. Autrement dit, elle a refusé le renvoi de la cause au Ministère public pour complément d'instruction. Et estimé que le procès pouvait et devait avoir lieu, affirmant que le Parquet vaudois avait «agi à bon droit». S'agissant des autres réquisitions, notamment la réalisation d'une nouvelle expertise technique, elle a décidé de surseoir à statuer dans l'immédiat. Elle le fera après l'audition des experts attendus à la barre.

Couacs

Le premier, pour le moins central, est venu confirmer les conclusions de son rapport. Il s'agit de l'ingénieur auquel la justice a confié le mandat d'expertise. Très contesté par les avocats de la défense, il n'a pu que répondre aux questions de la Cour et n'a pas changé son appréciation d'un iota. Pour lui, il y a bien eu des manquements au niveau de la sécurité et principalement concernant les blocs de protection du circuit qui se sont soulevés sur le kart d'Adelina et l'ont grièvement blessée. «Je dois partir», c'est l'interprète qui s'excuse soudainement. On lui avait dit une heure. L'expert zurichois se retrouve ainsi «sans voix». Et les parties dans l'impossibilité de l'interroger à leur tour.

Et re-couacs

Le spécialiste reviendra mardi après-midi où il sera mitraillé de questions par cinq avocats. Zurich, ce n'est pas si loin. Ce n'est pas comme si le temps pressait. «L'instruction se poursuivra après, tard», prévient déjà la présidente de céans. Quatre prévenus et une victime à interroger. «On ne devait pas plaider demain (mardi)?» S'ensuit alors une valse de questionnements autour de «comment poursuivre ce procès?», des échanges d'agendas entre le Tribunal et les multiples conseils. «Vous le ferez lundi après-midi prochain (15 juin). Ca va pour tout le monde?», lance Sandrine Osojnak. A trois tout petits jours de la prescription, on pouvait difficilement rêver mieux. Restera peu de temps pour la réflexion, les décisions, les condamnations ou les acquittements et la rédaction du dispositif du jugement.

Evelyne Emeri

evelyne.emeri@lematin.ch

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