Phénomène - Derrière l’affaire Mia, l’obsession de complotistes pour les enfants placés
Publié

PhénomèneDerrière l’affaire Mia, l’obsession de complotistes pour les enfants placés

La justice des mineurs n’échappe pas au développement du complotisme. Exemple avec l’enlèvement de la fillette dans Vosges (F), dans lequel une figure de la mouvance aurait joué un rôle important.

Rémy Daillet, 54 ans, est soupçonné d’être un protagoniste central dans le rapt de Mia.

Rémy Daillet, 54 ans, est soupçonné d’être un protagoniste central dans le rapt de Mia.

AFP

Les enfants placés sont une obsession pour la mouvance complotiste et antisystème: dernier exemple spectaculaire, l’affaire de la petite Mia kidnappée et dont un ancien élu MoDem réfugié en Malaisie est soupçonné par la justice d’être l’instigateur. Rémy Daillet, Français installé en Malaisie, «apparaît comme l’animateur principal de la mouvance dans le cadre de laquelle s’inscrivent les mis en cause», a souligné le procureur de Nancy, François Pérain.

Mia, 8 ans, a été enlevée le 13 avril dans les Vosges par plusieurs hommes à la demande de sa mère, qui n’avait plus le droit de la voir seule ni de lui parler au téléphone. Elle a été retrouvée quatre jours plus tard dans un squat en Suisse avec sa mère, qui tentait de gagner la Russie selon des éléments dévoilés par le procureur.

«A priori, tous les acteurs de cette séquence sont concernés de près ou de loin, ou en tout cas ont des croyances complotistes à un degré variable», souligne pour l’AFP Tristan Mendès France, enseignant à l’Université de Paris et collaborateur de l’Observatoire du conspirationnisme.

Parents vulnérables

«Figure très marginale» de la mouvance conspirationniste selon Tristan Mendès France, Rémy Daillet, 54 ans, est soupçonné d’être un protagoniste central dans le rapt de Mia. Ancien cadre du MoDem, qui l’a exclu en 2010, il promeut sur des vidéos en ligne une foultitude de théories du complot sur les vaccins, les masques, la 5G ou les traînées des avions, et se dit partisan d’un coup d’État contre Emmanuel Macron. «Je soutiens toutes les personnes qui souhaitent que les enfants soient restitués à leur famille, comme celle-ci», s’est-il justifié dans une interview au «Midi Libre».

Mardi, il glosait encore dans une vidéo sur les enfants victimes de supposés «réseaux sordides» ou «placements indus». Des allusions qui font écho à QAnon, théorie conspirationniste popularisée par certains soutiens de Donald Trump aux États-Unis et évoquant un immense complot d’élites pédocriminelles et satanistes.

«Tout ce qui touche à la protection de la petite enfance, les fantasmes d’agressions envers la petite enfance, la pédocriminalité ou le pédosatanisme pour les QAnon, est une figure, un motif récurrent dans cet univers complotiste», détaille Tristan Mendès France. Les récits d’enlèvements d’enfants ont ainsi été pendant des siècles utilisés à des fins antisémites, relève-t-il.

«Les parents impliqués sont évidemment vulnérables à ce type de discours quand leur enfant a été placé, mais leurs témoignages servent souvent ces communautés complotistes comme illustration, pour venir illustrer, justifier, leur combat fantasmé contre ces élites pédophiles», poursuit-il.

«On m’en veut»

«Des événements comme ça sur fond de complotisme, ce n’est pas très fréquent, mais ça ne m’étonne pas que ça arrive. Vu le développement du complotisme de manière générale, il n’y a pas de raison que la justice des mineurs y échappe», témoigne auprès de l’AFP Laurent Gebler, président de l’Association française des magistrats de la famille et de la jeunesse. En 2018, 341 000 mineurs en France étaient pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance, dont 52% faisaient l’objet d’une mesure de placement et 48% d’«interventions éducatives à domicile».

«On a parfois quelques parents qui se répandent sur les réseaux sociaux en disant des choses comme: «les services sociaux se font de l’argent avec nos enfants.» La décision est tellement mal vécue qu’ils ont du mal à se remettre en question. Ils ne peuvent pas imaginer que les raisons du placement puissent être liées à eux ou à leur attitude, donc c’est nécessairement parce qu’il y a un complot contre eux de la justice, voire de réseaux pédophiles!» observe Laurent Gebler.

Edouard Durand, juge des enfants et coprésident de la nouvelle Commission indépendante inceste et violences sexuelles faites aux enfants, ne voit lui «pas de tendance lourde au complotisme mais plutôt un phénomène humain qui est l’impossibilité parfois d’accepter qu’on n’est pas en capacité d’aider l’enfant».

«Il peut y avoir un déni des raisons du placement, un déni de ce qui cause le danger de l’enfant, alors il arrive que les parents en imputent la responsabilité à quelqu’un d’autre: «le service éducatif préfère prendre mon enfant car il se fait de l’argent», «le juge des enfants en profite pour gagner de l’argent», ou «on m’en veut», explique-t-il.

(AFPE)

Votre opinion