Actualisé 05.12.2019 à 08:30

DrameDes exécutants répondront de la mort de Claire, électrocutée

La tragédie du port de La Neuveville (BE), fatale pour deux femmes et un chien, s'achemine vers l'inculpation de sept à huit personnes.

par
lematin.ch
Claire et son chien Makani, hommage rendu en permanence au bord du lac de Bienne à La Neuveville (BE), depuis le 15 mai 2017.

Claire et son chien Makani, hommage rendu en permanence au bord du lac de Bienne à La Neuveville (BE), depuis le 15 mai 2017.

V.Dé

La mort de la conductrice de chiens Claire S., de sa malinois de catastrophe Makani et de Miranda, une passante néerlandaise qui leur a porté secours le 15 mai 2017 dans le port de La Neuveville préoccupe la justice bernoise depuis trente mois. La question posée est complexe: qui est responsable de l'électrocution provoquée par une barrière sous tension?

L'instruction ouverte pour homicide par négligence n'est pas close et la tragédie du port est «loin d’être résolue», comme le titrait l'autre jour «Arcinfo». Combien d'inculpés seront-ils traduits devant la justice? Sept? Huit? Au Ministère public du Jura bernois, la question reste ouverte.

Aucun élu

Dans un village où tout le monde se connaît, plusieurs employés impliqués sont des amis des parents de Claire. Ils redoutent que les exécutants soient plus nombreux à être inquiétés que les décideurs. Selon «Canal Alpha», aucun élu ne devrait être poursuivi.

«Je veux une répartition des responsabilités, mais pas qu'on inculpe un apprenti!», assène le père de Claire, Robert «Robi» S., satisfait sur ce point.

La responsabilité de la défaillance de l'installation électrique au port Jean-Jacques Rousseau est recherchée chez les électriciens qui ont prolongé deux fois la câblerie pour alimenter de nouvelles prises électriques, en violation des dispositions légales.

Courant de fuite

Le défaut de conception ne fait pas un pli: sans mise à terre, le disjoncteur n'a pas fonctionné quand le courant de fuite s'est propagé dans la balustrade contenant le câble électrique qui a électrifié l'eau du lac via un ponton.

Le papa de Claire a reconstitué le scénario qui lui paraît le plus plausible: le chien foudroyé a basculé dans l'eau après avoir touché la barrière en remuant la queue. Croyant à un arrêt cardiaque, Claire a sauté dans le lac pour la sauver, suivie par Miranda qui l'a vue en difficulté.

Une esquisse

Sur un coin de table, le papa de Claire explique le problème électrique en traçant une esquisse. Robert «Robi» S. n'attend pas de la justice qu'elle se hâte, mais qu'elle consacre le temps nécessaire à déterminer les responsabilités.

La vie de Robi et de son épouse a basculé le 15 mai 2017. Inquiet de ne pas voir rentrer sa fille partie entraîner son chien Makani, ce mécanicien sur motos s'est rendu au poste de police, en s'excusant d'arriver en plein remue-ménage.

«Elle est morte», s'est-il entendu dire sans ménagement. Depuis ce jour, Robert S. se rend jusqu'à trois fois par jour sur les lieux de drame, pour entretenir la mémoire de sa fille. Il y organisait des verrées, mais pour la prochaine invitation, il penche plutôt pour une marche blanche.

Une vilaine affaire

Robi s'exprime posément sur ce qu'il appelle une «vilaine affaire». Son regard est pénétrant, ses mains tactiles, sa détermination indéfectible. Le dossier, il le connaît par coeur et ses interventions devant la justice bernoise comme devant le législatif neuvevillois sont soutenues.

Le procureur Raphaël Arn a expliqué la durée inusuelle de l'instruction par la complexité de la procédure, qui nécessite de nombreux actes d’instruction ainsi que le recours à des experts, notamment dans le domaine de l’électricité.

À courant fort

L’Inspection fédérale des installations à courant fort a contrôlé l’installation électrique du port. Puis le juriste Christophe Cueni a relevé un certain nombre de dysfonctionnements: sur le plan organisationnel, le Conseil municipal s'est doté d’un «processus à suivre pour tout projet/demande», mais le manque de cohérence dans les décisions prises pour l’installation d'une prise électrique supplémentaire au port est dénoncé.

Une deuxième prise électrique a été tirée dans les tubes de la balustrade. Le disjoncteur sautait à la station transformatrice, mais les rapports d’inspection ont attesté de la conformité des installations.

Sur un Robidog

La municipalité a élaboré un concept de sécurité pour les équipements des trois ports. Robert S. les a inspectés en secouant la tête: «Voyez: ils ont installé une mise à terre sur un Robidog», relève-t-il en promenant son chien.

Conductrice de chiens militaires et membre de Redog Suisse, Claire S. est morte à 24 ans. Ce qui est établi, c’est que, pour 4000 francs, un câble électrique a été tiré à la demande d’un plaisancier qui venait d’acquérir un bateau électrique. Requête adressée aux autorités en 2013 et «injectée dans les rouages de l’administration», où les décisions se prennent parfois sur un pas de porte.

Plan moral

En attendant un procès potentiellement réparateur sur un plan moral mais pas affective, Robert S. empile du papier. Une pile juridique et une autre manuscrite, qui remplit 13 bloc-notes de format A4: «J'écris chaque soir à Claire», confie ce papa de quatre enfants. Des écrits tirés de la vie quotidienne, comme la publication d'un livre du lanceur de poids Jean-Pierre Egger, ancien prof de gym de Robi.

La vie continue: «Je vais plutôt bien», dit le papa avec le sourire. Mais au quotidien, l'absence de Claire est partout, avec un petit-fils qui allume et qui éteint la lumière en pressant l'interrupteur d'un coup de coude. Le procès à venir, les parents de Claire l'abordent avec une envie: «Défendre la mémoire de Claire».

Quand la justice le remet à sa place en termes latins, comme «in dubio pro duriore», Robert S.hausse les épaules: «Personne n'est venu nous aider», constate-t-il en attendant les auditons prévues l'an prochain.

Vincent Donzé

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