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SécheresseDes milliers de hêtres lui manquent et sa forêt est dépeuplée

«Le Matin» a suivi le garde forestier jurassien Pascal Girardin dans des peuplements condamnés à 70% après huit années sur dix en insuffisance pluviométrique.

par
Vincent Donzé
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Le garde forestier Pascal Girardin met les promeneurs en garde: les branches mortes tombent de haut.

Le garde forestier Pascal Girardin met les promeneurs en garde: les branches mortes tombent de haut.

Le Matin/Jean-Guy Python
Un massif de hêtres en péril en Ajoie: en lisière de forêt, il ne reste que des troncs.

Un massif de hêtres en péril en Ajoie: en lisière de forêt, il ne reste que des troncs.

Le Matin/Jean-Guy Python
Certaines forêts orientées au sud ou à l'ouest sont sèches à 70%.

Certaines forêts orientées au sud ou à l'ouest sont sèches à 70%.

Le Matin/Jean-Guy Python

Hêtre ou ne pas hêtre, telle est la question posée en Ajoie au garde forestier Pascal Girardin. L'état de catastrophe forestière a été décrété par le gouvernement jurassien. Après l'épicéa, attaqué par le bostryche, c'est le hêtre qui dépérit, victime de la sécheresse.

La canicule a frappé tout l'arc jurassien, l'an dernier. Rebelote cette année, dans une moindre mesure. Mais ce qui caractérise la Vendline-Coeuvatte, en Ajoie, c'est l'absence de précipitations: les orages n'ont pas arrosé le triage forestier géré par Pascal Girardin.

Voiture rouge

Au volant de sa petite voiture rouge, le garde forestier roule sur un chemin exposé au sud. S'il pouvait lâcher le volant pour se prendre la tête à deux mains, il le ferait: «Je ne sais pas par où commencer l'abattage», dit-il. Quel abattage?

«Évitez d'éternuer...», recommande Pascal Girardin en passant sous une branche en équilibre à l'horizontale entre deux cimes. Tout autour de lui, les arbres secs sont tous des hêtres. «Le chêne est encore vert comme un poireau, ainsi que l'érable, le charme et le tilleul», dit-il.

Un seul hêtre

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé? Là, les hêtres sont des milliers à dépeupler la forêt! Cette essence qui fait un bois rentable pour les menuiseries compose l'essentiel de la forêt, du côté de Bonfol

Problème en cas de sécheresse, sur un sol calcaire qui ne retient pas l'eau: «Les racines du hêtre ne puisent pas l'eau aussi profondément que celles du chêne», explique Pascal Girardin.

Ce forestier qui juge un arbre à la valeur de son tronc refuse de céder au sentimentalisme. Pour lui, un bel arbre, c'est une belle bille: En vacances sur la Côte d'Azur, il a regardé un olivier: «Ça ne vaut rien», a-t-il décrété.

Et pourtant, le hêtre est au cœur de son être, en 42 ans de métier. Il en parle parfois comme d'un «copain».

Priorité: la sécurité

Par où empoigner le problème? «Ma priorité, c'est la sécurité sur les sentiers pédestres, équestres, et sur les chemins didactiques, ceux qui mènent par exemple à une cabane forestière», décrète ce forestier au service de sept communes.

Dans un peuplement de 180 hectares, son équipe de trois ouvriers opérera le long des sentiers et des chemins pour scier les troncs marqués de deux points roses.

Être vert

«Ce qui est brun devrait être vert», peste Pascal Girardin. Le bois nécrosé ne vaudra rien, même pas sur le marché chinois. «Il faudrait en faire des copeaux pour produire du chauffage et de l'électricité», suggère le forestier.

Si la tâche lui paraît démesurée, c'est parce que les communes propriétaires de 80% des forêts ne sont pas aidées par la Confédération, comme c'était le cas après les deux tempêtes Lothar de 1999. Un comble aux yeux de Pascal Girardin: «Lothar a abattu des épicéas plantés dans des régions où ils n'avaient rien à faire».

C'est l'article 22

«Financièrement, c'est l'article 22: démerde-toi comme tu veux», dénonce Pascal Girardin en reprenant le volant, direction Lugnez et Damphreux. Un villageois engage la conversation: «Quand je vais en forêt en VTT, il y a beaucoup d'arbres couchés sur mon chemin».

«N'y allez plus, surtout quand le vent souffle! C'est trop dangereux!», lui assène le forestier, en l'aiguillant vers le Mont-Terri. Les lourdes branches qui tombent d'une hauteur de 30 mètres peuvent être fatales. Et des chutes de branches, il y en aura beaucoup, dans un triage de 60 000 m3.

La rapidité

«Ce qui surprend, c'est la rapidité du phénomène», reprend Pascal Girardin. Quand les feuilles des hêtres étaient atrophiées au printemps, les forestiers ont attribué cette anomalie à un gel tardif. Puis il a fallu se rendre à l'évidence, après huit années sur dix en insuffisance pluviométrique: à 430 mètres d’altitude, la sécheresse a étranglé la forêt.

Le mal est-il irréparable? «Oui,c'est fini, la sève ne monte plus. Il ne restera que des chandelles», assure Pascal Girardin. Moralité: «Il faudra imaginer la forêt de demain sans le hêtre».

Laissons faire

Pascal Girardin n'est pas partisan d'une coupe «amazonienne» suivie d'une plantation d'essences résistantes à la chaleur. «Laissons d'abord faire la nature et les graines. On ne va pas raser une forêt pour aligner des chênes: ça coûterait une fortune et ça serait contre-nature», préconise-t-il.

Passé midi, il a rejoint ses petits-enfants, dans sa maison de Bonfol. «Le buisson, ça va rester», dit-il en partant. Sans croire à cette consolation...

Crise sans précédent

Le canton du Jura estime que 200'000 m3 de hêtres dépérissent, sans compter les frênes, les sapins et les épicéas. Ce matin, le gouvernement a annoncé une sécurisation des abords des routes cantonales. Les travaux seront menés par le Service des infrastructures, en collaboration avec les gardes forestiers de triage. Les premières mesures initiées visent à sécuriser l’autoroute A16 en Ajoie, où des arbres secs ont déjà été abattus aux abords des voies. Il s’agit maintenant d’assainir 25 km de routes cantonales dans les forêts. «Le bois ne sera généralement pas valorisé vu sa qualité très médiocre et restera couché aux abords de la route», précisent les autorités.

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