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SociétéDonne enfant contre bons soins

Selon une enquête de Reuters, des Américains abandonnent leur enfant sur Internet pour le confier à de parfaits inconnus.

par
Cléa Favre et Sébastien Jost
Quita et ses «parents adoptifs», Calvin et Nicole Eason. Celle-ci était «ravie d'avoir un enfant gratuit».

Quita et ses «parents adoptifs», Calvin et Nicole Eason. Celle-ci était «ravie d'avoir un enfant gratuit».

Reuters

Il est agité, bruyant et n'obéit pas? Pourquoi ne pas tout simplement s'en débarrasser en lui trouvant un nouveau foyer? C'est ce que font certains Américains, selon une enquête de Reuters. Sauf qu'il n'est pas question ici d'animaux de compagnie, mais bien d'enfants.

La journaliste Megan Twohey a traqué ces parents sur les réseaux sociaux pendant 18 mois. Elle a épluché plus de 5000 petites annonces, concernant généralement des enfants de 6 à 14 ans adoptés à l'étranger. Le plus jeune avait 10 mois lors de son «re-homing», terme désormais consacré et emprunté justement à la recherche de nouvelles maisons pour les animaux de compagnie devenus trop envahissants.

«Sage et très obéissant»

Megan Twohey a mis au jour une véritable bourse d'échange, où pullulent les messages comme «Né en 2000, ce beau petit garçon, Rick, est arrivé d'Inde il y a un an. Il est sage et très obéissant», «Nous avons adopté une fille de 8 ans venant de Chine. Malheureusement, nous nous débattons avec elle depuis 5 jours», ou encore «J'ai vraiment honte de le dire, mais nous détestons réellement ce garçon!»

La journaliste relaie notamment l'effroyable histoire de Quita, adoptée au Liberia par un couple du Wisconsin, Todd et Melissa Puchalla. Deux ans après son arrivée, ses parents n'arrivent plus à faire face à ses sautes d'humeur et veulent «protéger leurs autres enfants». «Il n'y avait pas d'autres options», affirme sa mère encore aujourd'hui. Le couple décide donc de publier une photo de la jeune fille de 16 ans sur un forum consacré à ces réadoptions. En moins de deux jours, il obtient une réponse. Nicole et Calvin Eason, deux trentenaires de l'Illinois, ne se montrent pas effrayés par les problèmes de comportement de Quita. L'accord est conclu.

Ils avaient l'air gentils

Quelques semaines plus tard, le 4 octobre 2008, le couple Puchalla fait route vers l'Illinois. Quelques heures lui suffisent pour estimer que Nicole et Calvin ont «l'air gentils». Les Puchalla ignorent que les trentenaires se sont vus retirer la garde de leurs propres enfants en raison de leur comportement violent ou encore qu'ils ont été accusés d'abus sexuels. Ce sera leur première et unique rencontre. Les parents de Quita repartent dans l'autre sens. Sans leur fille. Ils prendront néanmoins une précaution: laisser à Quita un mot de passe – «J'aime les asperges» – à glisser au téléphone en cas de danger. Subterfuge que l'adolescente n'utilisera pas, selon sa mère.

Tout se gâte quelques jours après la transaction. La famille Eason ne répond plus aux appels. Alertée, Melissa Puchalla contacte l'école que sa fille est censée fréquenter. En réalité, Quita n'y a jamais mis les pieds. Chez les Eason, plus personne. Juste des amoncellements de poubelles et deux chiots enchaînés dans la cour. La police devra aller jusque dans l'Etat de New York pour retrouver la trace de la jeune fille. Quita raconte, entre autres, avoir dû dormir chaque nuit dans le lit des Eason, où sa nouvelle maman dormait nue. Etrange réaction des autorités: la jeune fille est réexpédiée en bus chez ses parents adoptifs, après une nuit dans un foyer pour sans-abri. Aujourd'hui, à 21 ans, elle ne parvient pas à leur pardonner.

De leur côté, les Eason n'ont pas été inquiétés non plus. Il existe en effet un vide juridique dans certains Etats sur la sanction aux violations de la loi fédérale concernée. selon Arnaud Tribhou, avocat au barreau de New York. Par la suite, Nicole, «enchantée d'avoir eu un enfant gratuit», s'est justifiée: «Si vous ne voulez pas payer 35 000 dollars pour une adoption, vous saisissez votre chance.»

La journaliste conclut son enquête par un constat sévère. Pour elle, ces faits montrent à quel point le gouvernement américain échoue à protéger les enfants dont l'adoption a mal tourné.

«Il n'a eu aucun contrôle, ni suivi une fois l'adoption finalisée», explique l'avocat genevois Douglas Hornung, qui a adopté deux enfants aux Etats-Unis. «Les autorités considèrent à partir de ce moment que les parents adoptifs sont parents au même titre que les autres. Ils disposent donc entièrement de leur autorité. Personne ne vous reprochera quoi que ce soit si vous confiez votre enfant à quelqu'un d'autre et qu'il est bien traité», estime-t-il.

PROCÉDURE HELVÉTIQUE

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