Actualisé 26.05.2017 à 10:03

TémoignageDrame de Granges-Marnand: les parents se confient

À quelques jours du procès du conducteur de train qui avait grillé un feu et provoqué le décès de leur fils Jonathan, les parents de ce dernier livrent leurs états d'âme et leurs attentes.

par
Benjamin Pillard
Près de 4 ans après le drame,Bernard et Brigitte Bourdon espèrent pouvoir s’entretenir avec le mécanicien fautif: «Nous aimerions lui dire quenous ne lui en voulons pas.»

Près de 4 ans après le drame,Bernard et Brigitte Bourdon espèrent pouvoir s’entretenir avec le mécanicien fautif: «Nous aimerions lui dire quenous ne lui en voulons pas.»

Olivier Allenspach/LMS

«Nous ignorions complètement qu’un procès allait finalement avoir lieu; on tombe des nues!» Bernard et Brigitte Bourdon sont les parents de Jonathan, le mécanicien CFF français de 24 ans qui avait trouvé la mort dans l’accident de Granges-Marnand (VD), le 29 juillet 2013, à 18 h 44 – moins de dix minutes avant l’arrivée prévue de son RegioExpress en gare de Payerne.

Frontale, la collision survenue à la hauteur de l’aiguillage avec le train omnibus circulant en direction de Lausanne avait fait 26 blessés dont 6 graves (répartis entre les deux convois) – l’un des plus graves incidents de l’histoire ferroviaire du pays. Au lendemain du drame, la police cantonale vaudoise était déjà en mesure d’affirmer que le conducteur survivant était le premier fautif; ce quinquagénaire ayant remis son train en marche alors que la signalisation lumineuse était au rouge. Le procureur Stephan Johner était parvenu à la conclusion que ce mécanicien expérimenté était le seul à devoir répondre d’homicide et lésions corporelles par négligence. Son procès se tiendra mardi dans la salle d’audience cantonale, à Renens.

Une mise hors tension méconnue

«Nous avions décidé de retirer notre plainte parce qu’on ne voulait justement pas enfoncer cet homme qui a commis une erreur, mais qui n’est pas le seul responsable», soupire le couple endeuillé. Qui tient malgré tout à assister au jugement du quinquagénaire.

«Nous aimerions venir pour rencontrer ce monsieur, lui dire de vive voix que nous ne lui en voulons pas», confie Brigitte Bourdon. «Je le lui avais déjà écrit dans la nuit qui avait suivi l’accident. Chaque année depuis, il nous a envoyé un mot, à la date anniversaire. J’essaie de me mettre à sa place: il ne doit pas réussir à se pardonner. Mais j’aimerais pouvoir l’aider à trouver sa paix intérieure. Car on ne peut rien changer à ce qui est arrivé, il faut accepter l’inacceptable. On a chacun son destin, son heure. Quelle qu’en soit la forme…»

La collision entre le RegioExpress que conduisait Jonathan et un train omnibus avait été d'une rare violence. Crédit photo: Jean-Guy Python/LMS

La collision entre le RegioExpress que conduisait Jonathan et un train omnibus avait été d'une rare violence. Crédit photo: Jean-Guy Python/LMS

«Le manque et la souffrance seront toujours là, ça fait partie de nous, de notre vie», complète son mari. Pour cet ancien frontalier du Pays de Gex, aujourd’hui à la retraite, le fait que les CFF ne se retrouvent pas également sur le banc des accusés est «incompréhensible»: «J’ai travaillé dans la chimie. Pour éviter les accidents, il faut toujours avoir au minimum deux systèmes de sécurité complètement indépendants. À Granges-Marnand, il n’y avait plus ce double contrôle pour le départ des trains: les conducteurs de locomotive portaient toute la responsabilité sur leurs épaules.» Une défaillance qui avait été palliée deux mois après le drame, ainsi que dans six anciennes autres stations du même type (dont cinq en Suisse romande), où le chef de gare donne désormais l’autorisation de départ aux mécaniciens.

Et le retraité de dénoncer un déficit de formation, pointé par le rapport final du Service fédéral d’enquête de sécurité (SESE): «Les experts se sont aperçus que si le chef circulation avait eu la formation adéquate, il aurait très bien pu couper le courant en voyant le train partir. Sauf qu’il ressort de ses déclarations qu’il pensait que ce bouton avait été désactivé dans toutes les gares, et qu’il ne comprenait pas pourquoi il était encore actif à Granges-Marnand.» Un déclenchement d’urgence de la ligne de contact qui avait permis de sauver des vies moins de deux mois plus tard, lorsqu’un accident similaire avait failli se produire, au même endroit – de nouveau en raison d’un feu grillé. Un processus «pas décrit dans le manuel de Granges-Marnand», atteste le rapport du SESE.

La main sur le frein d’urgence

«Je ne saurais jamais si Jonathan a souffert», conclut Brigitte Bourdon, en larmes. Son cadet avait été retrouvé la main sur le frein d’urgence, au moment de sa désincarcération survenue près de sept heures après la violente collision. «Il a fait ce geste pour tous les passagers qu’il transportait, en pensant aux autres…» Un sacrifice. Contraire aux directives stipulant un abandon de la cabine de pilotage.

Rappel des faits

29 juillet 2013

Le train conduit par Jonathan Bourdon entre en collision à Granges-Marnand avec un convoi omnibus parti trop tôt de cette gare.

16 septembre 2013

Un accident identique est évité de justesse au même endroit, grâce au chef de gare.

Septembre 2015

Les parents de la victime retirent leur plainte pénale.

Novembre 2016

Le ministère public exclut toute responsabilité des CFF.

Votre opinion

Trouvé des erreurs?Dites-nous où!