20.11.2020 à 08:24

BDDufaux tente d’imposer sa marque à Blake et Mortimer

Dans «Le cri du Moloch», suite de «L’onde Septimus», Olrik joue certes un rôle central, mais qui n’est rien par rapport à ce qu’aurait vraiment voulu le grand scénariste belge. Explications.

par
Michel Pralong

Il y a 7 ans, le scénariste Jean Dufaux proposait une suite directe à l’un des plus fameux albums d’Edgar P. Jacobs, «La marque jaune». Dans «L’onde Septimus», on apprenait qu’un vaisseau extraterrestre enfoui sous Londres semblait vouloir profiter de l’onde Mega inventée par le professeur Septimus pour se réactiver. Olrik, ancien cobaye de Septimus, payait de sa personne (et de sa raison) pour anéantir la menace. Mais les dernières cases laissaient entendre que le danger n’était pas complètement écarté.

Cela se confirme dans «Le cri du Moloch», qui reprend le récit là où nous l’avions laissé, avec Olrik interné dans un asile, l’esprit complètement perdu. Le vaisseau extraterrestre n’était pas l’unique à attendre son heure sur Terre, comme va le découvrir Mortimer, qui s’associe par curiosité scientifique à un adversaire de Blake au tome précédent, le professeur Scaramian. Mais à jouer avec le feu, on se brûle et le Moloch va se libérer de ses chaînes, menaçant la planète entière. À moins qu’Olrik…

Un récit très cinématographique

Le dessinateur Antoine Aubin a laissé la place à Christian Cailleaux et Étienne Schréder (ce dernier ayant déjà participé à «L’onde Septimus»). Si les visages flottent parfois d’une case à l’autre (comme c’est le cas dans de nombreux «Blake et Mortimer», même ceux de Jacobs), on oublie rapidement cela, pris par un récit très cinématographique, plus dépouillée, tout en restant dans la lignée de «La maque jaune» et en conservant notamment son étonnante palette de couleurs. L’hommage au mythique album de Jacobs est évident et tel était le but premier de Jean Dufaux, comme il nous l’explique.

«Après des dizaines d’années à écrire des scénarios d’albums, j’avais envie de saluer les BD qui ont marqué mon enfance., en premier lieu celles de Jacobs. J’ai pensé que «La marque jaune» était un album suffisamment fort pour être une matrice donnant naissance à des suites. J’avais aussi très envie de développer le personnage de Guinea Pig» (surnom d’Olrik sous l’emprise de Septimus). «Les gens se passionnent de plus en plus pour la personnalité des méchants, comme on a pu le voir avec le Joker qui fait de l’ombre à Batman».

S’il y a bien une constante dans l’œuvre de Dufaux, c’est la complexité de ses personnages, jamais tout à fait méchants, ni gentils. Sa série «La complainte des landes perdues», lancée avec Rosinski, avait d’ailleurs pour mantra, «L’amour est au cœur du mal». On retrouve cela dans ses albums de Blake et Mortimer, Scaramian, Lady Rowana et bien sûr Olrik pouvant passer du rôle d’ennemis à celui d’alliés. «Certes, mais j’aurai voulu aller beaucoup plus loin, vraiment imposer ma marque, y mettre de moi.»

La jeunesse d’Olrik refusée

Ainsi, Dufaux nous apprend que son récit aurait dû être tout autre. «La première case devait montrer Olrik à l’enterrement de son père, puis je parlais de sa jeunesse, mais l’éditeur et les ayants droit de Jacobs ont refusé. Écrire ces deux «Blake et Mortimer» a donc été un vrai combat. Je voulais également faire venir le cheikh Abdel Razek du «Mystère de la grande pyramide» à Londres, afin de psychanalyser Olrik, refusé aussi. Je fais apparaître pour la première fois la reine Elizabeth II, mais on m’a d’abord dit non, j’ai dû lutter. C’était la première fois de ma carrière que je reprenais un héros de BD existant, cela m’a beaucoup appris sur la complexité de la chose. C’est édifiant d’ailleurs de voir que Jacobs n’a pas fait fortune avec ses albums mais que la reprise de ses héros après sa mort s’est transformée en une incroyable machine éditoriale».

Jean Dufaux a dû insister pour faire figurer la reine Elizabeth II dans l’album.

Jean Dufaux a dû insister pour faire figurer la reine Elizabeth II dans l’album.

© Éditions Blake & Mortimer/Studio Jacobs (Dargaud-Lombard s.a.), 2020

Malgré ces sérieuses contraintes, Dufaux a donc tenu à aller jusqu’au bout de son hommage à Jacobs, aidé par la bonne collaboration avec les dessinateurs, «en y mettant mes émotions d’ados, comme les «Flying saucers» (soucoupes volantes) que l’on voyait dans les comics. L’essentiel est de rester sincère dans son écriture». Ce «Cri du Moloch» est d’ailleurs devenu un vibrant hommage à l’écriture, métier de Dufaux: il y a ces signes tracés dans tout Londres et cette conclusion de Mortimer: «Enlevez l’écriture, il ne reste plus rien de vos ambitions, de votre passage sur cette Terre…». «La reine d’ailleurs ne remercie pas Blake en lui donnant une médaille, mais un livre…», sourit Dufaux.

«Je suis le cancre de la classe»

Dufaux en a-t-il fini avec Blake et Mortimer? «Il y aurait encore à dire, à faire, notamment sur le rôle des femmes, qui passent et ne font que passer dans les albums. Voilà qui viendrait perturber les codes de la série. Il y a eu des esquisses, c’est tout. Mais non, moi, je suis le cancre de la classe parmi ceux qui ont repris Blake et Mortimer, on ne me demandera plus rien. Mais cela a été une page intéressante dans ma carrière, qui m’a beaucoup appris sur les relations auteur-éditeur et que j’évoquerai je pense plus longuement au moment d’écrire mes mémoires».

Jean Dufaux n’a pas pu créer le Blake et Mortimer dont il rêvait, comme Schuiten a eu le droit de la faire avec «Le dernier pharaon». Mais il n’a pas à rougir: ce «cri du Moloch» conclut ce qui est non seulement un bel hommage à Jacobs, mais un récit que le lecteur devrait prendre plaisir à lire. Ce qui n’est pas si évident que cela!

«Les aventures de Blake et Mortimer: le cri du Moloch», Tome 27, par Jean Dufaux, Christian Cailleaux et Étienne Schréder, Éd. Blake et Mortimer, 56 pages, sortie le 20 novembre.

«Les aventures de Blake et Mortimer: le cri du Moloch», Tome 27, par Jean Dufaux, Christian Cailleaux et Étienne Schréder, Éd. Blake et Mortimer, 56 pages, sortie le 20 novembre.

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13 commentaires
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Georges Alexandre

21.11.2020 à 15:35

Même si les tentatives précédentes n'étaient pas toujours réussies je regarderai avec intérêt ce nouvel album. Et l'article expose bien la véritable censure exercée par les ayant-droit à l'égard de ceux qui tentent de retrouver l'esprit de l'oeuvre de Jacobs.

JC

20.11.2020 à 11:17

Le café a perdu de sa saveur depuis la disparition de Jacob, sauf peut-être "l'affaire Francis Blake". Il serait bienvenu que l'un des albums de Jacob puisse être adapté au cinéma, je m'en réjouirait en dégustant un petit brandy.

Soupir

20.11.2020 à 10:46

Il y a au moins une chose qui ne change pas dans ce bas monde: Les esprits chagrins qui n'ont de cesse de critiquer le travail des autres sans jamais faire quoique ce soit en personne. Que cela soit les mesures anti-covid, la réalisation d'une bd même combat!