30.03.2019 à 14:56

Rencontre«En Corée, tout le monde rêve de travailler pour Samsung!»

Chercheur en machine learning chez Samsung, Choi Byung-geun a effectué ses études à l’EPFL. Il nous raconte ses souvenirs et l’ampleur de Samsung en Corée.

von
Christophe Pinol
Séoul
Le quartier de Gangnam à Séoul, c'est ici que Samsung a choisi d'installer son QG.

Le quartier de Gangnam à Séoul, c'est ici que Samsung a choisi d'installer son QG.

iStock

Avec ses boutiques de luxe, ses avenues gigantesques et ses Lamborghini à tous les coins de rues, Gangnam est le quartier tape-à-l’œil par excellence de Séoul. C’est aussi là que Samsung a choisi d’installer son quartier général: trois buildings de plus de 30 étages chacun, trônant au milieu d’une forêt d’immeubles en verre, dont le plus haut est dédié à la branche Samsung Electronics, le navire amiral du groupe.

Au pied de la tour, la compagnie y présente au public ses plus récentes innovations technologiques sur trois niveaux. Mais c’est quelques étages plus haut, au 16e, que Choi Byung-geun nous a donné rendez-vous pour évoquer son expérience en Suisse, où il a effectué son doctorat à l’EPFL, de 2012 à 2015. Il nous accueille d’ailleurs en français:

«J’ai appris la langue à Dakar pendant 2 ans, nous explique-t-il jovial, où j’avais choisi de faire mon service militaire civil. A l’époque, j’y enseignais l’ingénierie électrique». Mais ce sera tout pour la langue de Molière: «Sans pratique, j’ai tout oublié, ou presque», reprend-il aussitôt en anglais…

Qu’est-ce qui vous a amené à l’EPFL?

Après le Sénégal, je suis revenu en Corée finir mes études universitaires. Mais j’avais tellement souffert pour apprendre le français que je ne voulais pas laisser tomber comme ça et pour mon Master, j’ai hésité entre la France et la Suisse. L’EPFL m’a finalement séduit par son programme, mais aussi par l’aide financière importante que l’école m’apportait. A l’époque, le machine learning était sur toutes les lèvres et je me suis lancé dans cette voie. Je savais que ça me servirait.

Comment se sont passé ces années en Suisse?

Choi Byung-geun avec son ami Paul de l'EPFL, ici dans un restaurant de Séoul. (Photo DR)

Choi Byung-geun avec son ami Paul de l'EPFL, ici dans un restaurant de Séoul. (Photo DR)

Le cursus de l’EPFL a été très dur. J’ai dû prendre énormément de cours. Les règles sont assez strictes et j’avais peur d’échouer. Mais j’ai fini par décrocher mon PHD. Je m’y suis fait un très bon ami, un Américain, Paul Anderson. On avait l’habitude de s’assoir près des rives du lac avec un paquet de chips et un pack de bières. De ce point de vue, Lausanne est parfait. Comparé à Séoul, l’atmosphère est très pure, propre. C’est calme et tranquille. Si j’avais des enfants, j’aimerais les élever à Lausanne. Après, pour quelqu’un venant d’une ville aussi foisonnante que Séoul, on s’y ennuie un peu. Et surtout, la vie est tellement chère! Je ne pouvais même pas me permettre un McDonalds, avec des burgers au triple du prix de Séoul! Alors je sortais peu et de temps en temps, avec Paul, on organisait une raclette. On achetait le fromage à la Migros et les amis amenaient de la bière.

Vous êtes-vous intégré facilement dans la communauté suisse?

Choi Byung-geun et ses collègues de l'EPFL. (Photo DR)

Choi Byung-geun et ses collègues de l'EPFL. (Photo DR)

Ça a été difficile, même en parlant français. A l’EPFL, j’étais le seul coréen dans un programme regroupant 26 collègues. En dehors de ça, les Suisses étaient habituellement très gentils, mais il y a clairement une barrière qu’on ne m’a jamais laissé franchir et en 4 ans, je ne peux pas prétendre avoir eu de véritable ami Suisse. Hier, j’ai par exemple rencontré des gens, ici, à Séoul, qui m’ont aussitôt laissés pénétrer leur cercle intime, partager leur expérience, leurs problèmes. Je n’ai jamais pu parler de ces choses-là avec les Suisses. Et mon ami Paul me faisait le même constat

Etes-vous retourné en Corée directement après l’EPFL?

Non, j’ai enchaîné 6 mois chez Philip Morris, à Genève, où ils m’ont offert un magnifique bureau avec vue sur le lac, pour un stage censé clore le programme de l’EPFL. Puis je suis parti travailler au Michigan, où je me suis marié l’an passé. Avec ma femme on veut maintenant fonder une famille et comme j’ai beaucoup voyagé dans le monde ces 10 dernières années, l’idée était de revenir en Corée, près de mes parents, et enfin faire fructifier toute cette expérience acquise. J’ai décroché ce job chez Samsung il y a à peine deux mois. Un bon poste: manager de gestion de portefeuille d’action. En gros, chez Samsung, on essaye de construire notre propre modèle d’investissement, basé sur le machine learning. L’idée est de trouver les stratégies les plus efficaces pour générer les meilleurs fonds pour nos clients. Beaucoup de compagnies ont déjà tenté l’expérience, sans succès, car ce type de marché est très imprévisible.

Pour un Coréen, qu’est-ce que ça représente de travailler pour Samsung?

Une grande fierté! En Corée, tout le monde rêve de travailler pour cette entreprise. Depuis la crise financière de 1997, les gens sont devenus obsédés par leur carrière professionnelle et craignent le chômage comme la peste. En parallèle, Samsung a investi massivement dans de nouvelles affaires et a créé des milliers d’emplois décents. Avec ses nombreuses filiales, elle est reconnue comme la compagnie la plus importante, mais surtout la plus réputée du pays. Et Samsung Electronics est en haut de l’échelle, ses produits électroniques générant le plus de revenus… Je savais que si je revenais en Corée, c’était pour travailler ici.

Mais Samsung a aussi beaucoup d’usines à l’extérieur de Séoul, notamment destinées à la fabrication des semi-conducteurs, et si vous tendez l’oreille… (Il fait une pause et nous pointe la façade vitrée du bâtiment. On entend alors faiblement, venant de l’extérieur, une personne hurlant en coréen dans un micro). Ce sont des manifestants, au pied de l’immeuble, qui se plaignent de la contamination de certains sites et de cas d’empoisonnements (ndlr: en octobre dernier, au termes d’un procès initié par une ONG coréenne, Samsung a reconnu être responsable de l’empoissonnement de plusieurs centaines de personnes par des substances toxiques utilisées dans les usines, dont une centaine en seraient mortes).

Certains viennent régulièrement protester et essayent de faire chanter l’entreprise ou de les attaquer en justice. J’ai entendu dire qu’un temps, Samsung tentait de les faire taire en les payant mais aujourd’hui, ça ne marche plus (ndlr: on essaye de lui demander plus de précisions, mais il préfère en rester là sur le sujet).

Finalement, quels souvenirs gardez-vous de vos années en Suisse?

Je me revois encore arrivant à Lausanne pour la première fois, de nuit, en train. Je logeais au dortoir des étudiants, à Bassenges, et en m’y rendant en métro, j’ai tout de suite réalisé à quel point la vie était chère ici: là encore, le billet étaient plus de 3 fois le prix de celui de Séoul. Du coup, le lendemain, j’ai préféré aller au centre-ville à pied, même avec plus de deux heures de marche aller-retour.

Le jour suivant, c’était ma première rencontre avec mes collègues et le début de ma vie en Suisse. Ça a été un peu plus dur que je ne pensais mais ce fut une expérience formidable. J’ai vraiment apprécié ce que l’EPFL m’a apporté. Depuis, mes collègues ont tous trouvé de très bons jobs et je crois que l’éducation qu’on a reçu y est pour beaucoup… Non, venir étudier chez vous a probablement été une des meilleures décisions de ma vie.

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