Hockey sur glace - En play-off, ils sont prêts à (presque) tout pour gagner
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Hockey sur glaceEn play-off, ils sont prêts à (presque) tout pour gagner

Le 11 mars 2018, nous avions publié cet article dans «Le Matin Dimanche». Alors que le hockey suisse est entré en mode «séries», il permet de cerner les techniques de déstabilisation même si des intervenants ne sont plus en poste.

par
Emmanuel Favre
En play-off, Chris McSorley (à droite) avait utilisé beaucoup d’outils pour essayer de déstabiliser les adversaires et les arbitres.

En play-off, Chris McSorley (à droite) avait utilisé beaucoup d’outils pour essayer de déstabiliser les adversaires et les arbitres.

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Cet article avait été publié le 11 mars 2018 dans «Le Matin Dimanche»

Le hockey suisse, qui est en mode «play-off» depuis hier soir est entré dans une phase où tous les coups, ou presque, sont permis pour se rapprocher d’une qualification. «N’ayons pas peur des mots, résume Chris McSorley, l’ex-directeur sportif de GE Servette. Une série de play-off, c’est une guerre sportive et mentale en sept actes. Et pour remporter un combat, on a besoin d’armes.»

C’est en coulisses que les acteurs transforment leur habituel terrain de jeu en décor de Far West. À l’abri des regards, les directeurs généraux, les directeurs sportifs, les coaches et leur cour se barricadent face aux attaques de leurs adversaires en fomentant les leurs. Affaiblir leurs rivaux, cultiver le secret et obtenir un avantage deviennent des obsessions.

«Après un match, un coach m’a appelé à 25 reprises.»

Reto Bertolotti, ancien chef des arbitres

La méthode la plus classique de déstabilisation consiste à mettre la pression sur les arbitres et leur hiérarchie. «L’air de rien, des entraîneurs nous murmurent d’être attentifs à l’attitude d’un joueur particulier, raconte Stéphane Rochette, un ancien directeur de jeu de National League. Face à eux, on reste imperturbables, style «cause toujours, tu m’intéresses». Mais, qu’on le veuille ou non, ça affecte l’inconscient. Ces remarques peuvent avoir une incidence sur une décision à prendre dans le feu de l’action.» Le message est aussi envoyé à l’étage supérieur, chez le chef des arbitres. «Après un match, un coach m’a appelé à 25 reprises, dévoile Reto Bertolotti, qui a longtemps dirigé la corporation des zébrés. Il voulait m’inciter à convoquer un autre arbitre pour le match suivant.» L’entraîneur en question est Bob Hartley (ex-Zurich Lions), un lauréat de la Coupe Stanley qui véhicule l’image du gentleman. «Le pire, c’est que ces interventions ne sont pas toujours inutiles, reprend Rochette. Il est quand même étonnant que je n’ai pas arbitré de match de play-off à Berne pendant trois ans alors que j’étais professionnel.»

Berceuses dans le vestiaire

Pour l’ex-arbitre, il est clair que des clubs réussissent à obtenir des bénéfices grâce à leurs actions et à la puissance de leurs dirigeants. «Disons que lorsque je rédigeais un rapport contre un joueur de Berne, le juge unique m’appelait pour me demander si j’étais vraiment sûr d’avoir bien vu les faits.» Le juge unique, qui est la personne habilitée à suspendre les joueurs, est probablement l’homme qui subit le plus de pressions pendant les séries éliminatoires. Il y a un an, Lugano avait même demandé la récusation de Victor Stancescu à qui l’équipe tessinoise reprochait une trop grande proximité avec des joueurs des Zurich Lions. Sa probité mise en cause, Stancescu avait démissionné. «Nous avions commis une erreur, admet aujourd’hui Roland Habisreutinger, le directeur sportif du HC Lugano. Nous n’aurions pas dû aller aussi loin.»

«À Genève, je demandais toujours à notre chef matériel de passer l’aspirateur sur le tapis. J’y avais décelé du sable.»

Larry Huras, ex-entraîneur de Berne, Lugano et Zurich

Les méthodes les plus sournoises ont pour but de perturber la phase de préparation d’une équipe ou de ses joueurs clés. «À Genève, je demandais toujours à notre chef matériel de passer l’aspirateur sur le tapis qui conduisait du vestiaire à la glace, se rappelle Larry Huras, qui a notamment entraîné Berne, Lugano et Zurich. À quelques reprises, j’y avais décelé du sable. Et le sable rend la lame des patins moins tranchante.» Vrai, Chris McSorley? «Non, je n’ai jamais fait ça.» Un subordonné, peut-être. Le sable semble aussi être une marque de fabrique de Bob Hartley. «Lors de ma dernière saison en junior avec Sherbrooke, se remémore Christian Dubé, on avait affronté Laval, le club piloté par Hartley, en play-off. Nos patins en avaient souffert.» Lorsqu’il était entraîneur, Chris McSorley dégainait parfois d’autres astuces pour troubler ses rivaux. «Il m’est arrivé de repeindre les murs de leurs vestiaires avec une couleur rose, histoire de les plonger dans un environnement moins masculin. J’ai aussi fait diffuser une musique qui n’avait pas pour vocation de les booster: des berceuses.»

Zizanie à l’échauffement

La période d’échauffement sur la glace est également propice à la déstabilisation. «Avant un acte de la finale Zoug-Berne, se souvient Gil Montandon, plus de 1000 matches de LNA au compteur, un Canadien de l’EVZ (Bill McDougall) avait semé une sacrée zizanie. Alors qu’on faisait nos exercices, il avait expédié un puissant tir sur notre gardien, ce qui est interdit. J’étais à proximité de la scène et j’avais tout de suite jeté les gants pour me battre. Le gaillard avait réussi ce qu’il voulait: nous déconcentrer.» Cette phase de préparation sert aussi à semer la confusion chez l’adversaire. S’il est coutumier que l’alignement soit fantaisiste, histoire de ne pas dévoiler ses cartes, il arrive parfois que des trublions se retrouvent dans l’arène. Ainsi, en 2007, Berne avait recruté un méchant bagarreur (le Canadien Nathan Perrott) avant une série contre GE Servette, sans jamais l’aligner. «Quand les Genevois arrivaient à la patinoire, se marre Christian Dubé, qui portait le maillot du SCB à l’époque, Perrott était habillé en boxeur dans le couloir et frappait dans un punching-ball. Et, lors de la période d’échauffement, il se tenait sur la ligne rouge et insultait les Aigles. Cela faisait son effet.»

Manipulation des médias

Les méthodes les plus subtiles servent à utiliser et à tenter de manipuler des journalistes. «Durant les séries, les médias représentent une arme, estime Chris McSorley. Je m’en sers principalement pour passer un message à l’adversaire.» Un exemple? «Une fois, j’avais martelé que nos adversaires étaient fatigués. En fait, ils ne l’étaient pas. Mais mes propos ont été relayés dans les journaux, les gars de l’autre équipe les ont lus et ils se sont mis à croire qu’ils étaient vraiment fatigués.» Champion en la matière, l’ex-entraîneur de GE Servette nous a piégés à plusieurs reprises. Lors d’un entraînement durant une série contre FR Gottéron, quand il nous a aperçus, il s’est mis à travailler son power-play avec des individualités qui n’avaient pas pour habitude de figurer sur la glace dans cette phase de jeu. On l’a écrit; le lendemain, au match, les joueurs qui avaient bossé l’avantage numérique sont restés sur le banc lors des phases de jeu à cinq contre quatre. «Je vous ai fait bien pire, s’amuse McSorley. À une autre occasion, j’avais sifflé la fin de l’entraînement et vous avais invité à me rejoindre dans mon vestiaire. Pendant qu’on parlait, mes assistants avaient rappelé les joueurs sur la glace pour affiner des scènes de jeu que vous ne deviez pas voir.»

Le recours aux médias peut aussi se retourner contre les coaches. John Fust, qui entraînait les Langnau Tigers, l’avait appris à ses dépens alors qu’il s’apprêtait à défier Berne en quarts de finale. Le Canado-Suisse avait demandé à un journaliste d’une radio locale d’imaginer un scénario. Langnau mène 4-3 à la 59e minute de l’acte VII et les Tigres sont sur le point de devenir des légendes. L’intention: diffuser la bande aux joueurs avant le début de la série afin de les surmotiver. Problème: le journaliste alémanique Klaus Zaugg a eu vent de l’histoire, s’est procuré l’enregistrement et l’a diffusé sur le site Internet de son média. «John Fust en a pleuré», se souvient Zaugg.

Berne a remporté la série 4-0.

Le programme

National League. Quarts de finale (au meilleur des 7 matches).

Acte I. Mardi, 20 h.

Zoug (1) – Berne (8)

Situation dans la série: 0-0

Lugano (2) – Rapperswil (7)

Situation dans la série: 0-0

FR Gottéron (3) – GE Servette (6)

Situation dans la série: 0-0

Lausanne (4) – Zurich Lions (5)

Situation dans la série: 0-0

Les autres dates: 15 avril, 17 avril, 19 avril, 21 avril (éventuel), 23 avril (éventuel) et 25 avril (éventuel).

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