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Matches truquésEn Suisse, on peut tricher!

Le Tribunal pénal fédéral a décidé de ne pas condamner les trois joueurs prévenus d'escroquerie dans le cadre des manipulations de matches de football de Challenge League en 2009.

par
Patrick Oberli
Bellinzone
A la sortie du tribunal, David Blumer était évidemment heureux du verdict.

A la sortie du tribunal, David Blumer était évidemment heureux du verdict.

Massimo Pedrazzini

«Le message est très négatif pour le sport suisse.» Olivier Thormann ne cachait pas sa déception, hier, sur le parvis du Tribunal pénal fédéral à Bellinzone. Quelques minutes plus tôt, le juge unique Walter Wüthrich avait rendu son verdict dans le procès des matches truqués, volet suisse du scandale de Bochum qui a mis en lumière la tentative de manipulation de plus de 270 matches de football en Europe. Et le procureur n'avait pas été épargné.

Les trois footballeurs, David Blumer (ex-FC Thoune, aujourd'hui à YF Juventus), Christian Leite et Darko Damjanovic (ex-FC Gossau) ont été acquittés. Le quatrième prévenu, Mate B., qui avait bénéficié d'une procédure simplifiée, voit son dossier repartir à Berne pour repartir dans une procédure ordinaire. Pour enfoncer le clou, le juge a également décidé d'indemniser deux des trois joueurs: Christian Leite recevra 26 000 francs, alors que 16 500 seront versés à David Blumer.

Le procureur Thormann déçu

Plus que la relaxe, c'est la signification de ce jugement qui a attisé la déception d'Olivier Thormann. Le procureur avait poursuivi les prévenus pour escroquerie et complicité d'escroquerie, potentiellement la seule «arme» de l'arsenal pénal suisse capable de réprimer les manipulations de matches couplées avec des paris sur Internet. Le juge a douché ce dernier espoir.

Désormais, en l'absence du délit de fraude sportive, la Suisse se réveille démunie face à cette gangrène du sport moderne, que toutes les fédérations jugent plus dangereuses que le dopage. «Nous voulons provoquer une jurisprudence positive, porteuse d'un message clair: qu'il est absolument interdit de manipuler le sport dans le but de faire des paris truqués, même si c'est à l'étranger, explique Olivier Thormann. Il est dommage que le TPF n'ait pas saisi cette opportunité.»

Une vue de l'esprit

Pour le juge, tout tient dans une histoire de machines. Pour être avérée, une escroquerie suppose qu'une personne physique soit trompée. Dans le cas présent, Walther Wüthrich a jugé que ce n'était pas le cas, car la plupart des paris ont été déposés par Internet ou par automates. Le magistrat a également regretté que les opérateurs de paris asiatiques – illégaux en Suisse – ne se soient pas manifestés pour évaluer leurs dommages. Une vue de l'esprit si l'on songe aux centaines de milliards de mises que brassent les géants asiatiques du secteur. Et une histoire de machines qui ne convainc pas vraiment Olivier Thormann: «Je pense qu'ici nous sommes en présence d'une escroquerie comme une autre, contre des assurances par exemple, qui sont aussi organisées avec des ordinateurs.»

Peut-être, mais le juge en a décidé autrement dans un verdict qui est aussi très différent de celui prononcé en 2011 par le Tribunal de Bochum. Pour mémoire, celui-ci avait retenu l'escroquerie pour condamner les cerveaux de l'organisation, Ante Sapina et Marijo Cvrtak, à 5 ans et demi de prison. Pourtant, rappelle Olivier Thormann, les dossiers étaient quasi similaires: «Nous avons pris leurs pièces, nous leur avons donné nos pièces. Le Tribunal allemand s'est satisfait de preuves qui apparemment n'ont pas suffi à convaincre notre tribunal. Ce sont les règles du jeu. Mais nous envisageons sérieusement la possibilité de faire appel.»

En attendant cet éventuel nouveau round juridique, l'info du jour est que la Suisse est devenue un «no man's land» pénal face aux manipulations sportives. Avec quelles conséquences? La police suisse va-t-elle encore poursuivre de tels actes, sachant qu'aucune punition n'est possible? «Nous avons des enquêtes en cours et nous allons devoir vérifier de très près, si effectivement d'après le droit suisse et l'appréciation du tribunal, c'est punissable. Si nous devions arriver à la conclusion que ce n'est pas punissable et que le principe d'opportunité nous empêche de poursuivre, nous le ferons», regrette Olivier Thormann.

Une menace qui touche aussi pour les fédérations. Présent pour le verdict, Robert Breiter, responsable juridique de l'Association suisse de football (ASF), est direct: «Nous savons maintenant que le MPC ne fera plus rien avec ces cas-là. Nous devons envisager une autre voie: celle de l'introduction de la fraude sportive dans le Code pénal, comme la connaissent plusieurs pays. Je suis optimiste, car le Conseil fédéral semble vouloir aller dans cette direction.»

Un vide immense

En attendant, le vide est immense. Car les fédérations nationales, aussi bien qu'internationales, ne cessent de répéter que la lutte contre la gangrène des paris truqués passe par une collaboration serrée avec les polices nationales. Robert Breiter: «C'est vrai que nous avons besoin de la police pour mener les enquêtes. Ce ne sera plus le cas. On a un trou. Qui sera difficile à combler. Pour mémoire, neuf joueurs impliqués dans l'affaire de Bochum, dont trois des quatre prévenus, avaient été suspendus en mai 2010 par l'ASF sur la base des interrogatoires de police. C.Q.F.D.

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