Maison de l’horreur à Orbe (VD) - Epouse congelée et emmurée: le procureur requiert 14 mois avec sursis

Publié

Maison de l’horreur à Orbe (VD)Épouse congelée et emmurée: le procureur requiert 14 mois avec sursis

Le Vaudois a-t-il étranglé sa femme? Ou a-t-elle chuté accidentellement lors d’une dispute mouvementée? Le parquet a finalement retenu l’homicide par négligence.

par
Evelyne Emeri
1 / 7
17 mai 2021: hier au premier jour des débats, le Vaudois de 56 ans est arrivé seul bien en avance à son procès où il comparaît libre.

17 mai 2021: hier au premier jour des débats, le Vaudois de 56 ans est arrivé seul bien en avance à son procès où il comparaît libre.

Le Matin – Marvin Ancian
22 octobre 2016: la police et la justice tombent sur une scène de crime improbable. Une femme de 55 ans a été emmurée sous une maison à Orbe (VD). Son mari – le couple est séparé et vit en cohabitation – est arrêté.

22 octobre 2016: la police et la justice tombent sur une scène de crime improbable. Une femme de 55 ans a été emmurée sous une maison à Orbe (VD). Son mari – le couple est séparé et vit en cohabitation – est arrêté.

Le Matin/Yvain Genevay – Facebook
24 octobre 2016: «Le Matin» découvre que le cadavre de M.-L.*, la femme de l’accusé, gisait dans un vide sanitaire sous les escaliers de l’entrée de leur maison.

24 octobre 2016: «Le Matin» découvre que le cadavre de M.-L.*, la femme de l’accusé, gisait dans un vide sanitaire sous les escaliers de l’entrée de leur maison.

Saura-t-on vraiment un jour ce qu’il s’est passé le 16 juillet 2016 dans cette dépendance du vétuste manoir de Montchoisi à Orbe (VD) et comment M.-L.*, l’épouse du prévenu, a trouvé la mort? Tant d’inconnues, tant de zones d’ombre, tant de doutes persistent. Les experts du Centre universitaire romand de médecine légale (CURML) ont bien essayé, mais entre l’altération cadavérique, le passage du corps dans le congélateur et son transfert dans son caveau sous le perron, rien ne peut être affirmé avec certitude, pas davantage écarté.

Idem pour les enquêteurs et un procureur qui, durant des mois devenus années, ont dû aller à la pêche aux indices quasi à l’aveugle. Plus de trois mois se sont écoulés entre le 16 juillet 2016 (jour du décès de la quinquagénaire) et le 22 octobre 2016 (découverte du «tombeau»). Difficile dès lors de tirer des éléments de preuve absolus.

Un menteur patenté

Et puis il y a ce contexte déroutant, lui aussi. Cette vie miséreuse d’un couple que la vie n’a pas épargné, Madame en particulier. Elle avait été diagnostiquée schizophrène et ne cachait pas ses idées suicidaires. Cuisinier, D.* n’est pas en reste, il souffre de douleurs au dos extrêmes en raison de son surpoids et de troubles dépressifs majeurs. Il n’a plus d’activité professionnelle, plus de ressources et vit, en 2016, sur la rente AI de sa femme de 55 ans. Séparés depuis 2012, ils continuent à partager le même toit. Pas la même chambre et ce, depuis la naissance du cadet (1997).

Leur maison est à l’abandon comme les colocataires, cabossée, triste, délabrée. La volonté de déménager de M.-L. est-elle véritablement à l’origine de cette tragédie particulièrement abominable? Qui peut le dire excepté l’accusé: un menteur patenté qui l’assume, le revendique, promet de ne plus l’être et qui l’a menée en bateau pendant des années, lui faisant miroiter des logements hors budget.

La vérité de la justice

Face à toutes ces incertitudes, face à de multiples incohérences, face à un coupable présumé qui nie avoir tué son épouse dans un excès de colère et de désespoir, le Ministère public a dû se forger une conviction. Ou plutôt deux, tant l’affaire est particulière, voire insoluble. Le procureur Laurent Contat a ainsi usé d’une option rarissime: l’accusation alternative. Soit deux versions proposées dans l’acte d’accusation sur lequel la Cour criminelle du Nord vaudois se penche depuis lundi, à la salle d’audience cantonale à Renens.

«J’ai respecté les volontés de mon épouse.»

D.*, coupable présumé

La fin est identique et admise cette fois-ci par le Vaudois: il a bien placé le corps de M.-L. dans un congélateur bahut au sous-sol pendant deux mois à l’insu de tous et fabriqué un «tombeau» dans un vide sanitaire sous leur maison, «afin de respecter les volontés de son épouse», terrifiée par l’incinération ou une mise en terre ordinaire.

Suicide, accident ou crime?

Ce mardi matin, à l’heure du réquisitoire, le parquet a tranché s’agissant des circonstances qui ont mené à la mort de la malheureuse. La thèse du suicide de M.-L. par pendaison, soutenue par D. et qui sera plaidée sans surprise par son avocat Me Mathias Burnand, ne tient évidemment pas et ne revêt surtout aucun caractère pénal. Le procureur Contat s’est donc livré à un véritable exercice d’équilibriste.

Il a commencé par l’épilogue tragique, l’inhumation secrète de M.-L., privant leur fille (34 ans) et leur fils (24 ans) de faire leur deuil: «Ils étaient en droit de le savoir. Il n’a pas eu le moindre égard et a agi de manière égoïste. Juridiquement, on ne lui reproche pas d’avoir profané un cadavre mais d’avoir soustrait le corps de la défunte aux ayants droit. Le mobile de son geste reste peu clair. C’est grâce à la pression de sa fille que D. a parlé».

«C’est grâce à la pression de sa fille que D. a parlé.»

Le procureur Laurent Contat

Le représentant du Ministère public s’est ensuite attaqué au «plat de résistance»: qu’est-ce qui a entraîné le décès de la victime? «D. présente, selon les experts psychiatres, des troubles de la personnalité immature, des troubles psychoaffectifs, une impulsivité infantile, une distorsion relationnelle et une rigidité de fonctionnement. Avec sa femme, il avait développé une relation de dépendance, peut-être de soumission. Les experts ont retenu une diminution moyenne de sa responsabilité pénale», poursuit le procureur.

«Pas de pendaison»

Les causes de la mort. «Il est impossible de déterminer les causes des lésions traumatiques, du vivant de M.-L. ou pas. C’est le CURML (ndlr. les légistes) qui le dit. Pour la pendaison, ils n’ont retrouvé aucune trace, du moins habituelle, de câble électrique (ndlr. jeté à la déchetterie). Pourquoi se serait-elle alcoolisée avant de se pendre au risque de se rater?, s’interroge le magistrat, Il n’y a pas eu de pendaison et pas de suicide. Pour l’accusation, il y a deux scénarios pénalement répréhensibles. D. soutient l’absence totale de son implication. Le parquet ne croit pas une seconde au suicide. Le fils cadet – qui vivait encore avec ses parents à l’époque – estime plutôt que sa mère serait morte des gestes involontaires de son père.»

Versions multiples

«Le jour du drame, elle avait préparé une valise. Pourquoi aller se pendre ou s’ôter la vie? Et cette prétendue promenade de 5 à 6 minutes, voire 10, faite juste avant de découvrir le corps… Il a d’abord dit qu’elle souffrait d’un cancer et qu’elle était en phase terminale, ensuite qu’elle avait avalé des médicaments, avant d’arriver à la pendaison. Les déclarations du prévenu sont truffées de mensonges. Il a été jusqu’à payer son fils pour couvrir ses affabulations. Il n’avait pas la conscience tranquille. Il n’a pas cessé de varier dans ses versions. Il a fait tout faux. Vu son comportement, il a été immédiatement prévenu de meurtre.»

«S’il y a eu meurtre, nous serions en présence d’un crime parfait.»

Le procureur Laurent Contat

Le parquet retiendra la version la moins invraisemblable: «L’enquête très fouillée n’a pas pu confondre D. pour meurtre. Il faut peut-être admettre qu’il n’y a pas eu homicide intentionnel. Le principe du doute qui profite à l’accusé doit s’appliquer aussi ici. Homicide, oui. Intentionnel, peut-être. S’il y a eu meurtre, nous serions en présence d’un crime parfait. Je doute qu’il ait tué de sang-froid. Il n’est pas concevable pour moi de soutenir quelque chose dont je ne suis pas convaincu».

«On sait qu’il y a eu une violente altercation ce jour-là. Il y a eu homicide par négligence qui entre en concours avec l’omission de prêter de secours. En l’espèce, c’est l’abandon de blessé qui est retenu. Il n’a pas tenté de réanimer son épouse (ndlr. il est pompier volontaire). M.-L. n’était très probablement pas morte au moment de son transport au sous-sol. Il a du reste mis un chiffon dans sa bouche, il avait peur de se faire mordre.»

Culpabilité importante

La peine. «La culpabilité de D. est importante. Son comportement a été particulièrement crasse. A-t-il agi par amour ou pour ses propres intérêts? Il voulait bien faire, une fois M.-L. grièvement blessée», conclut le procureur Laurent Contat. Le parquet requiert 14 mois avec sursis pendant 2 ans à l’encontre de D. pour homicide par négligence, omission de prêter secours, atteinte à la paix des morts et escroquerie, subsidiairement obtention illicite de prestations d’une assurance sociale ou de l’aide sociale (ndlr. pour avoir continué à toucher les rentes de la défunte post-mortem).

«Un parfait terreau de suicide»

«Ce sont deux reclus condamnés à vivre ensemble par faute de moyens. L’amour de M.-L. rend D. heureux, mais c’est une charge. Elle, rien ne la rend heureuse ou pas grand-chose. Il n’y a pas de disputes, il y a un désespoir tranquille, constant, permanent. C’est un parfait terreau de suicide. C’est un germe d’autodestruction, la schizophrénie fait peur.» Avocat d’office, Me Mathias Burnand nomme son client par son prénom. Il concède avoir capté cette histoire folle seulement après la lecture de l’expertise psychiatrique. Avant, c’était compliqué. Une plaidoirie de deux heures et demie, pleine d’empathie envers un prévenu imperturbable, bras croisés, supportés par son embonpoint.

«Le point cardinal, c’est ce mensonge et ces maisons»

Me Mathias Burnand, avocat de D.

«Le mobile de toute cette affaire, c’était de donner une perfusion d’espoir à M.-L.. Pour la garder? Non. Elle aurait pu partir avant. Elle ne pouvait pas. Économiquement et psychologiquement, elle n’était pas autonome. Le point cardinal, c’est ce mensonge et ces maisons, affirme le défenseur, Ces fables que D. invente, c’est pour elle. Du glamour jusqu’au jour où elle doit faire face à l’image de la vérité: sa vie somptuaire ne se réalisera jamais. Il lui avoue qu’il a tout inventé. Le 16 juillet 2016, sa valise est prête. Pour elle, c’est tangible. Un hélicoptère va venir la chercher. Tout est faux. Elle va vivre un moment de détresse abyssal. C’est son dernier envol: les larmes, les cris, une crise tellurique. Alors D. sort comme son thérapeute le lui a conseillé dans ces moments-là.»

«Il y a son amour pendu»

Pour Me Burnand, l’enchaînement des faits est implacable, c’est un suicide: «Il ne faut pas s’attacher au câble électrique et à son point d’ancrage. Il y a trop pour D. Il y a son amour pendu. Il tire fort, moins fort, 1 fois, 2 fois, peu importe. M.-L. attendait sa nouvelle maison, elle se retrouve seule avec ses démons. Elle ne vivra jamais sa vie de riche, c’est l’humiliation, elle ne le supporte pas. Rien n’infirme la pendaison et le suicide. Les autres scénarios ne sont pas plus probables. Le plus crédible, le moins invraisemblable, c’est le suicide. Les lésions maxillaires ne sont pas dues à une chute ou à des coups. D. a piétiné la paille qu’il avait placée dans le tombeau et a marché sur son épouse».

«Ce n’est pas un sanguin»

«Si mon client s’était déchaîné parce que sa femme lui aurait dit qu’il n’était pas le père biologique de leur cadet, est-ce qu’il aurait eu autant d’égards pour l’inhumer?, questionne la défense, L’étrangler, il n’a pas de force dans les mains. Il n’arrive pas à ouvrir une bouteille d’eau. Il a un tel ventre qu’il n’a même pas l’allonge pour l’attraper. Elle est agile et mobile (ndlr. elle pesait 40 kg). Vous l’avez vu se déplacer? Il fait 140 kg et il a la souplesse d’une barre à mine. La question de sa mobilité est fondamentale. C’est une tortue des Galápagos. L’accusé n’est pas un sanguin, pas un volcanique. La seule violence de ce dossier, ce sont les conditions de vie.»

«Je suis né de travers»

«Le tombeau est la preuve de ce qui s’est passé avant. Si on est à l’origine de la mort, on se débarrasse du corps, on ne le garde pas. Il n’a pas œuvré pour cacher des preuves, il les a sauvegardées. Le seul mystère, c’est son comportement après, dus à ses troubles du sens commun, son immaturité, son côté irrationnel, son absence de filtre. Il le dit lui-même: «Je suis né de travers». L’avocat marque la pause, l’émotion est vive et lourde dans la salle d’audience. Ses mots sont forts et résonnent: «D., c’est un monceau de souffrance sourde. Il a beaucoup sur son dos. C’est un cassé de la vie. Était-elle morte quand il la retrouve? Il assume ne pas avoir appelé le 144 ou la police. Il a fauté, il a fait une énorme connerie. Il culpabilise beaucoup. Ce sont ses mensonges qui ont tué M.-L.. Sa croix, c’est ça».

«Dans le congélateur, il la recouvre d’une couverture pour qu’elle n’ait pas froid…»

Me Mathias Burnand, avocat de D.

L’accusé ira jusqu’à demander à Me Mathias Burnand, après la découverte du cadavre sous leur maison, si on ne pouvait pas l’y replacer: «Il mettait des fleurs. Il va lui parler tous les jours et lui caresser la joue dans le congélateur. Il la recouvre d’une couverture pour qu’elle n’ait pas froid… Il a tout raté, il sera puni pour cela mais sa démarche est authentique. C’est un tumulus (ndlr. tertre artificiel recouvrant une tombe). C’est du reste le nom donné à l’enquête. Peut-on en douter? Non. Il n’y a pas de profanation mais une sacralisation. Tout concourt au suicide. D. n’y est pour rien dans la mort de M.-L.». L’homme de loi de demander au tribunal une peine modérée assortie du sursis: «Sa place n’est pas en prison».

Le verdict est attendu mardi prochain 25 mai.

*Identités connues de la rédaction

Ton opinion