Sport et études: Espoirs de la moto freinés par des imbroglios administratifs
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Sport et étudesEspoirs de la moto freinés par des imbroglios administratifs

Dans certains cantons, les talents issus du motocyclisme doivent choisir entre stopper leur formation ou leur passion.  Parce qu’ils ne sont pas reconnus par Swiss Olympic. Décryptage.

par
Florian Paccaud
Le pilote fribourgeois Kylian Nestola a terminé 11e et 9e à Estoril le week-end dernier.

Le pilote fribourgeois Kylian Nestola a terminé 11e et 9e à Estoril le week-end dernier.

DR

«Un talent est une personne dont on peut supposer à l’avance qu’elle pourra (…) réaliser des succès dans le domaine du sport d’élite.» La définition de Swiss Olympic – l'association faîtière du sport suisse – correspond parfaitement à Kylian Nestola. Le jeune motard de 16 ans réalise cette année ses grands débuts dans le championnat d'Europe Superstock 600, une compétition qui lui permet de rouler sur les mêmes circuits que les pilotes disputant le Championnat du monde de MotoGP.

«Au niveau suisse, il y en a peu qui sont à son niveau, atteste Jean-Claude Schertenleib, spécialiste du motocyclisme depuis de nombreuses années. Mais on ne peut pas garantir qu’il devienne un crack.» Champion suisse en 160cm3 en 2019, vice-champion suisse et italien en 2018, Kylian Nestola a par ailleurs réussi à trouver des sponsors qui le financent. Son équipe – le team espagnol FAU55 Tey Racing de l'ancien pilote Hector Faubel – investit de l’argent pour lui, même s’il doit également mettre la main à la poche.

Pas considéré comme un talent

Vidéo réalisée en novembre 2021.

Malgré un avenir prometteur, le Fribourgeois n’est pas considéré comme un talent par Swiss Olympic. Le motard n’est pas au bénéfice d’une Swiss Olympic Talent Card (Voir encadré). Pour cette raison, il ne peut pas bénéficier d’allégements scolaires lui permettant de pratiquer son sport à haut niveau. «J’ai fait une demande pour avoir accès au programme “Sport-Arts-Formation (SAF)”. On m’a répondu que ce n’était pas possible», explique Kylian Nestola. «C’est tout simplement parce qu’il n’a pas de Talent Card», confirme Benoît Gisler, Chef du Service des sports du canton de Fribourg.

Swiss Olympic Talent Cards

 Qu’il s’agisse d’une discipline olympique ou non, ces cartes sont délivrées par l'association faîtière du sport suisse. Elles servent de légitimation pour les différents partenaires (communes, cantons, écoles) en leur indiquant quels talents font partie d’un programme de promotion de la relève au sein d’une fédération. Or, un tel concept n’existe pour le moment pas pour la moto sur circuit. Et comme le canton de Fribourg se base sur ce système, les jeunes pratiquant ce sport ne peuvent pas bénéficier du SAF. C’est en tout cas ce qu’explique le conseiller d’Etat fribourgeois Jean-Pierre Siggen dans la réponse adressée au jeune pilote que nous avons pu consulter.

Ne se voyant accorder, comme n’importe quel élève, que 5 jours de congé par année, Kylian Nestola a donc dû, à contrecœur, renoncer à poursuivre sa formation. «J’ai dû choisir entre arrêter les cours ou la moto. Pourtant, je n’ai jamais rencontré de soucis au niveau de mes résultats scolaires. J’ai toujours eu au-dessus de 5 de moyenne.»

Plutôt que de simplement regarder si l’athlète possède une carte, il faut s’intéresser au profil du sportif.

Kylian Nestola

Un manque de souplesse que déplore le jeune pilote, alors que la discipline attire de moins en moins d’adeptes: «Plutôt que de simplement regarder si l’athlète possède une carte, il faut s’intéresser au profil du sportif. Pour la moto sur circuit, comme pour tous les autres sports.» Car ce problème ne touche pas uniquement le Fribourgeois, mais également les sportifs pratiquant le skate ou le karting, par exemple.

La Fédération Motocycliste Suisse (FMS) compte tout de même 15 athlètes bénéficiant d’une Talent Card. Toutes sont attribuées à des pilotes de motocross. «Le motocyclisme de vitesse ne dispose pas d’un concept de promotion de la relève», justifie Swiss Olympic. Avant de préciser que, pour obtenir ces cartes, «il faut prouver que la fédération en question possède une structure pour dépister, soutenir et encourager les jeunes talents».

Une première dans l’histoire du motocyclisme

Mais pourquoi cette différence entre ces deux disciplines? Depuis 1955 et la tragédie survenue lors des 24 Heures du Mans – plus de 80 morts et 100 blessés –, les courses sur circuit sont interdites en Suisse. De ce fait, les épreuves de moto de vitesse doivent s’effectuer à l’étranger, rendant leur organisation plus complexe. Au contraire du motocross, où les courses peuvent se dérouler dans le pays, donc plus facilement.

«La Fédération est vraiment axée sur le motocross», explique Kylian Nestola. Des propos confirmés par la FMS. «Actuellement, il n’existe qu’un concept de promotion de la relève pour la discipline motocross. Il est expliqué dans un document de 27 pages.» Les premières cartes ont été délivrées en mars 2022, ce qui ne s’était jamais produit dans l'histoire de la Fédération. Le motocyclisme sur circuit étant un sport différent, la FMS doit donc élaborer un autre concept. «Pour l'avenir, il est prévu d'en réaliser pour les autres disciplines», annonce-t-elle. Mais cela peut prendre du temps.

Disparités cantonales

L’objectif est d’aller vers un système où les Talent Cards offrent les mêmes avantages partout

Swiss Olympic

Détenir une Swiss Olympic Talent Card n’est cependant pas toujours obligatoire pour intégrer une classe sport/études. En fait, cela dépend des cantons. Certains, comme Fribourg, Neuchâtel ou Genève, se basent uniquement sur cette carte. D’autres, comme Valais et Vaud, réfléchissent au cas par cas, accordant d’importants allègements scolaires à des talents non reconnus par Swiss Olympic. Ainsi, un prometteur pilote fribourgeois ne peut pas concilier moto et formation. Alors qu’un talent vaudois le peut.

Ces disparités cantonales pourraient à l’avenir s’estomper. Swiss Olympic travaille actuellement avec la Conférence des répondants cantonaux du sport (CRCS) – sous l’égide de la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP) – afin de trouver des solutions pour harmoniser les procédés. «L’objectif est d’aller vers un système où les Talent Cards offrent les mêmes avantages partout», annonce Swiss Olympic, qui ne nie pas que, dans un souci d'égalité de traitement, la marge de manœuvre des cantons accordant les programmes sport/études au cas par cas pourrait s'en trouver impactée. Une harmonisation qui n’aurait cependant aucun impact sur le cas du jeune pilote fribourgeois.

Le souhait de Swiss Olympic s’annonce toutefois compliqué à concrétiser, les cantons tenant beaucoup à leur autonomie. Contactée en tant que vice-présidente de la CDIP, la conseillère vaudoise Cesla Amarelle «n'a pas souhaité prendre position alors qu’une commission de la CDIP travaille actuellement sur ces questions». En tout cas, ce n’est pas demain que les jeunes pilotes de vitesse pourront avancer sans bâtons dans les roues.

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