Venezuela - Face au dollar, la disparition de la monnaie locale
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VenezuelaFace au dollar, la disparition de la monnaie locale

L’hyperinflation a fait disparaître presque totalement la monnaie vénézuélienne dans la capitale. Le gouvernement a fini par fermer les yeux sur l’utilisation du «dollar criminel».

Des dollars et un billet de la monnaie vénézuélienne, le bolivar. 

Des dollars et un billet de la monnaie vénézuélienne, le bolivar.

AFP

Supermarché de Caracas, le livreur de courses fait noter au vigile du magasin qu’un client vient de lui donner un paquet de farine. La quasi-disparition du bolivar, la monnaie vénézuélienne, rend impossible ou presque de donner un pourboire. On donne donc des denrées peu chères. L’hyper-inflation de 400’000% en 2018 a fait disparaître presque totalement la monnaie locale dans la capitale. Désormais le dollar est roi.

Après des mois à nier l’évidence, le gouvernement socialiste du président Nicolas Maduro, héritier de Hugo Chavez (1999-2013), a fini par fermer les yeux sur l’utilisation du «dollar criminel». La circulation du billet vert honni, symbole de «l’impérialisme américain», s’est généralisée en 2019. Un paradoxe alors que le pays vit précisément sous des sanctions économiques principalement américaines. Washington tente d’évincer du pouvoir le chef de l’Etat jugé illégitime par une partie de la communauté internationale.

Paradoxe

L’utilisation de la monnaie de son principal adversaire «est très paradoxale», reconnaît auprès de l’AFP le ministre des Affaires étrangères, Jorge Arreaza. «Mais, nous sommes dans l’ère géopolitique américaine et les Etats-Unis sont le principal partenaire commercial de tous nos pays (latino-américains)". Il concède : «avec le blocus américain, nous devions être plus flexibles, nous avons appris du peuple qui a commencé à utiliser le dollar, nous avons dû nous ranger derrière la réalité et faciliter le processus».

Avec l’hyperinflation, les magasins s’étaient vidés. Difficile de trouver des produits importés, mais surtout de première nécessité. «Il n’y avait pas de pain, pas d’huile, pas de sucre, pas de papier hygiénique... Il n’y avait plus rien», résume Luz Marina Martinez, une commerçante. Le pouvoir d’achat a aussi chuté vertigineusement. Les victimes : les classes les plus défavorisées, les fonctionnaires et la classe moyenne qui «a représenté jusqu’à 70% de la population», explique l’économiste Asdrubal Oliveros, du cabinet Ecoanalitica.

«Avec la destruction des salaires» et l’exode (de 5 millions de Vénézuéliens) en raison de la crise, «elle a disparu», souligne-t-il. Avec le dollar, l’hyperinflation a ralenti autour de 3000%, un niveau élevé mais «vivable», selon lui. Désormais, «les dépôts en monnaie étrangère représentent déjà 60% des dépôts dans les banques. Ils devraient représenter 70% à court terme», souligne un autre économiste, Cesar Aristimuno.

«Une soupape de sécurité»

La liquidité en bolivars dans le pays est de 466 millions de dollars, «soit l’équivalent d’un peu plus de 18 dollars par personne. La liquidité en dollars est 5 fois supérieure avec 2,3 milliards», rappelle Asdrubal Oliveros. «La libéralisation de l’utilisation du dollar a été une soupape de sécurité» pour le pouvoir, explique-t-il. «Cette stratégie leur a permis de faire baisser la tension interne». A l’exception du bus payable en bolivar papier, les habitants utilisent désormais le dollar en liquide et la carte bancaire en bolivars pour les compléments. Par exemple, pour 40,75 dollars, ils paient 40 dollars et l’équivalent de 75 cents par carte. Ou le total par carte en bolivars.

Le dollar a permis aux importateurs, entreprises et particuliers de se projeter à moyen-terme et de maîtriser les coûts. Mais «on est passé d’un problème à un autre», explique Asdrubal Oliveros. «D’une économie de pénurie où on avait du mal à trouver un produit à un problème de faiblesse de la demande : les produits sont disponibles, mais il y a une population appauvrie avec un pouvoir d’achat limité».

«Repositionner le bolivar»

La dollar «a été une soupape de sécurité indispensable», soutient le ministre Arreaza utilisant la même expression que l’économiste. «Ce n’est pas l’idéal et c’est temporaire. Un, deux, quatre ans ? Notre but c’est de repositionner le bolivar. Une chose est que notre commerce se dollarise, une autre est que nous soyons à genoux devant la Réserve fédérale américaine en train de mendier des dollars», dit-il.

Mais «s’il n’y pas de mesures qui permettent de contenir l’inflation et de relancer la production, il est impossible que le bolivar redevienne la monnaie d’échange», estime Cesar Aristimuno. «La confiance ne se décrète pas. Proposez à un Vénézuélien, un billet avec d’un côté le visage de Washington (billet de 1 dollar) et de l’autre celui de Bolivar, vous verrez lequel il choisit !"

(AFP)

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