Tennis - Federer invente le «Rodgi-Graben»

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TennisFederer invente le «Rodgi-Graben»

En se retirant de Roland-Garros pour ménager son genou, Roger Federer a suscité le débat. Entre reconnaissance éternelle et désillusion immédiate, les cœurs balancent.

par
Simon Meier
(Paris)
Sport-Center

Alors là, il nous fout dans la mouise. Que penser du forfait de Roger Federer à Roland-Garros? Tout, visiblement. Et son contraire aussi. Il y a ceux qui idolâtrent et estiment quoi qu’il arrive que Sa Sainteté a toujours raison, donc jamais tort. Il y a ceux qui fustigent, parce que franchement, ça n’est pas très classe de laisser tout le monde en plan comme ça. Et il y a ceux qui sont dans la mouise, partagés, tiraillés entre reconnaissance éternelle et désillusion immédiate. Quand le grand seigneur s’en va par la petite porte, sans dire au revoir ou presque, les uns sortent de leurs gonds. Et les autres absolvent de facto celui qu’on surnomme «le Maître» depuis trois lustres.

La seule vérité qui tienne, c’est que chacun a la sienne. Il est sage de rappeler que personne n’habite dans le genou droit du Bâlois. Ni dans sa tête, ni dans son bide. Le champion a bientôt 40 ans, il a tant donné au tennis et à tous ceux qui aiment ce jeu qu’il mérite une forme d’immunité à l’heure où son ultime révérence approche. Mais d’un autre côté, peut-on tout s’autoriser sous prétexte qu’on s’appelle Roger Federer? Oui, non, peut-être. Le Roi Soleil a longtemps excellé dans l’art de mettre tout le monde d’accord, sur le court comme en dehors. Et là, en une éclipse, il nous fabrique un «Rodgi-Graben» de tous les diables.

L’homme a maîtrisé son corps et sa carrière comme peu d’athlètes avant lui. Tip top, nickel chrome. A force de respecter l’histoire de son sport, il l’a écrite, sublimée, dégageant au fil des ans l’idée d’une immaculée perfection. Et là, d’un coup, une tache de moque sur le revers du smoking. En jetant l’éponge quelques heures après avoir levé les bras, Federer a déçu. Il a en quelque sorte manqué d’égard à l’un des quatre tournois majeurs, ceux qui ont servi de creuset à sa légende.

«Ouais, mais s’il avait joué pour vous faire plaisir et qu’il était sorti du court avec un melon à la place du genou, vous auriez eu l’air malins», disent les «pour» aux «contre». «N’aurait-il pas pu composer avec l’idée de prendre trois sets dans la vue lundi, sans forcer face à Matteo Berrettini, et s’en aller ainsi dignement?», rétorquent les «contre» aux «pour». Tous les avis sont valables.

Roger Federer a pris à Paris ce qu’il était venu y chercher: du temps de jeu (7h43 en trois actes), le goût de la victoire et une flopée d’enseignements, y compris sur son genou. Puis il a tiré la prise pour mieux se projeter vers sa campagne sur gazon, dès le 14 juin à Halle, puis deux semaines plus tard à Wimbledon. Était-ce un brin égoïste de sa part? Oui, sans doute. Mais l’égoïsme n’est-il pas l’une des caractéristiques essentielles d’un champion? Peut-on se permettre de (trop) penser aux autres lorsqu’on poursuit un si flamboyant destin? Pas sûr. Une chose est certaine, en revanche: si le Bâlois réussit son pari comme il en a si souvent eu l’habitude, le «Rodgi-Graben» volera en éclats. Et l’adulation reprendra ses pleins droits.

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