Euro 2020 - Gareth Southgate a tiré contre son camp
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Euro 2020Gareth Southgate a tiré contre son camp

Le sélectionneur anglais a fait entrer Rashford et Sancho spécifiquement pour la séance de penalties, contre l’Italie. Or, tous deux ont raté leur tentative. Analyse de ce gros raté.

par
Brice Cheneval
Gareth Southgate (à gauche) a fait entrer Jadon Sancho (derrière, à gauche) et Marcus Rashford (derrière, à droite) à quelques secondes de la fin de la prolongation contre l’Italie, dimanche.

Gareth Southgate (à gauche) a fait entrer Jadon Sancho (derrière, à gauche) et Marcus Rashford (derrière, à droite) à quelques secondes de la fin de la prolongation contre l’Italie, dimanche.

AFP

On pensait que la malédiction des tirs au but dont souffrait tant l’Angleterre avait enfin disparu. En 2018, lors du huitième de finale du Mondial les opposant à la Colombie, les Three Lions avaient remporté leur première séance de penalties dans une grande compétition internationale depuis 1996, et la deuxième seulement sur huit depuis 1990. Cette sorte d’exorcisation devait alors beaucoup à Gareth Southgate, arrivé sur le banc de la sélection en 2016. Lui et son staff avaient effectué un gros travail tant sur le plan psychologique que technique pour libérer les joueurs de leurs complexes. Celle perdue contre l’Italie en finale de l’Euro, ce dimanche, porte tout autant son sceau, négativement cette fois.

À la 119e minute, lorsqu’il a fait entrer Jadon Sancho et Marcus Rashford, beaucoup se sont interrogés sur la pertinence de confier une partie de la destinée anglaise à deux joueurs certes très talentueux mais sans rythme. Ce curieux choix n’aurait fait l’objet d’aucune contestation s’il s’était révélé payant. Mais ce n’est pas le cas: Rashford puis Sancho, ont tour à tour raté leur tentative. Le premier envoyant le ballon sur le poteau et le deuxième voyant sa frappe détournée par Donnarumma. Quelques instants plus tard, l’Italie l’emportait grâce à un troisième face-à-face remporté par son portier.

Si méticuleux au sujet de cet exercice, Gareth Southgate aurait-il fait preuve de négligence sur ce coup? «Les joueurs qui ont pris les tirs au but, c'est ma décision, a-t-il répondu en conférence de presse. On les a travaillés à l’entraînement mais ce n’est pas eux qui ont décidé. On a mis les meilleurs tireurs qu’on avait sur le terrain à ce moment-là. On avait deux tireurs (ndlr: potentiels) qui ont dû sortir pendant le match, c'est pour ça qu’on a fait ce changement en fin de match. On a regardé ce que les joueurs ont fait dans cet exercice en club sur le long terme et ce qu’ils faisaient avec nous à l’entraînement. C’est comme ça que l’on fonctionne depuis la Russie (ndlr: le Mondial 2018), mais ce soir (ndlr: dimanche), ça n'a pas marché.»

«Les joueurs qui ont pris les tirs au but, c'est ma décision. On les a travaillés à l’entraînement mais ce n’est pas eux qui ont décidé»

Gareth Southgate, sélectionneur de l’Angleterre

Ancien capitaine de l’équipe de Suisse devenu docteur en psychologie et psychothérapeute, Lucio Bizzini estime que cette justification relève avant tout du paternalisme: «Par là, je pense qu’il veut protéger ses joueurs en prenant entièrement la responsabilité de cet échec.» Selon lui, se reposer sur l’habileté en club des tireurs ne constitue pas une garantie absolue. «Le contexte, les coéquipiers sont totalement différents par rapport à la sélection, dit-il. D’autant plus dans un stade aussi rempli que dimanche, avec une telle pression.»

L’ancien défenseur de Servette et du Lausanne-Sport avoue tout de même avoir été perturbé par les changements de Southgate. Tout comme Mauro Lustrinelli, l’actuel sélectionneur des M20. «C’est difficile de juger quand tu ne connais pas la dynamique du groupe mais la première question que je me suis posée, c’est: «Rashford et Sancho sont-ils prêts?», s’interroge l’ex-attaquant international. Devant ma télé, je n’avais pas l’impression qu’ils avaient l'énergie et la concentration requises à cet instant précis.»

Krul, le faux contre-exemple

Lustrinelli est bien placé pour imaginer la position des deux jeunes Anglais, lui qui était entré à la 117e minute contre l’Ukraine, en 8e de finale de la Coupe du monde 2006, juste avant la séance de penalties. À 30 ans. «Chaque joueur réagit différemment selon la situation, témoigne-t-il. Moi, je me sentais prêt. Certains n’ont pas besoin de jouer pour être immergés dans le match, d’autres ont besoin de plus de temps… D’où l’importance, pour l’entraîneur, de connaître parfaitement son groupe et ses dynamiques.»

Or, l’argumentation de Gareth Southgate tend plutôt à prouver qu’il est resté fidèle à une idée très arrêtée. «Avant même la fin de la prolongation, on le voyait déjà dresser sa liste des tireurs pour les tirs au but. J’ai été surpris, raconte Lustrinelli. J’ai trouvé qu’il avait adopté une approche très rationnelle, alors que les penalties sont un moment bien particulier. Toutes les équipes ont forcément une liste de joueurs prédisposés à tirer mais l’entraîneur doit s’adapter aux sensations de chacun.»

«Avant même la fin de la prolongation, on le voyait déjà dresser sa liste des tireurs pour les tirs au but. […] J’ai trouvé qu’il avait adopté une approche très rationnelle, alors que les penalties sont un moment bien particulier.»

Mauro Lustrinelli, sélectionneur des M20 suisses

Comme Rashford et Sancho, Tim Krul était totalement hors de rythme lors du quart de finale du Mondial 2014 contre le Costa Rica, mais il avait parfaitement réussi sa séance fatidique. Dans les arrêts de jeu de la prolongation, le gardien néerlandais avait suppléé le titulaire habituel, Jasper Cillessen, au prétexte qu’il était un spécialiste des penalties. Résultat: il a réalisé deux parades et offert la qualification aux Pays-Bas. Mais la comparaison ne tient pas selon nos deux interlocuteurs. «Pour un gardien, en principe, c’est très dur d’arrêter un pénalty, développe Lucio Bizzini. La logique veut qu’il s’incline, donc il a tout à gagner. Pour un tireur, en revanche, manquer son tir est une faute. La pression psychologique n’est pas du tout la même, donc l’importance de la concentration non plus.»

Gareth Southgate l’a souvent clamé: les tirs au but ne sont pas une loterie et le sélectionneur anglais est adepte d’une approche très scientifique pour réduire la part d’incertitudes. Son drame, dimanche soir, est peut-être d’être resté accroché à ses principes sans prendre en compte le contexte anxiogène du moment, incomparable avec les expériences précédentes vécues par ses joueurs. Mais il est toujours plus facile de critiquer a posteriori.

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