Interview - Gilles Lellouche: «C’est le rôle qui m’a le plus fait souffrir psychologiquement»
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InterviewGilles Lellouche: «C’est le rôle qui m’a le plus fait souffrir psychologiquement»

Comment un homme «normal» se transforme-t-il en un salopard? Démonstration avec le comédien français, formidable dans le film «Adieu Monsieur Haffmann», ce mercredi en salle.

par
Christophe Pinol
Gilles Lellouche incarne le modeste employé d’une bijouterie parisienne, en pleine Seconde Guerre mondiale.

Gilles Lellouche incarne le modeste employé d’une bijouterie parisienne, en pleine Seconde Guerre mondiale.

Pathé / Julien Panié



On ne l’avait jamais vu comme ça, Gilles Lellouche. Dans un rôle aussi intense, aussi ambigu… Dans «Adieu Monsieur Haffmann» (sortie le 12 janvier), il incarne le modeste employé d’une bijouterie parisienne, en pleine Seconde Guerre mondiale, fou amoureux de sa femme (Sara Giraudeau). Alors quand son patron, Monsieur Haffmann (Daniel Auteuil), d’origine juive, doit fuir face à l’occupation allemande, et lui propose un marché (lui céder sa bijouterie et son luxueux appartement attenant pour les récupérer à son retour, à la fin de la guerre), il y voit l’opportunité de réaliser ses rêves de grandeur. Sauf que Haffmann ne parvient finalement pas à passer les barrages allemands et doit revenir se terrer chez lui, dans la cave, le couple ayant déjà emménagé. Le rapport de force entre les deux hommes s’inverse alors brusquement…

Entretien avec un acteur d’une grande sensibilité, qui s’apprête à renfiler sa casquette de réalisateur.

Votre film sort dans un contexte sanitaire difficile… Comment vivez-vous toutes ces incertitudes liées aux nouveaux variants, aux nouvelles mesures gouvernementales?

Avec une certaine fatalité. En me disant qu’on est tous logés à la même enseigne. La situation est dure pour le moral, pour le cinéma, la fréquentation dans les salles… Après, j’ai eu la chance d’avoir un film qui a marché malgré tout: «Bac Nord». Il a été reporté plusieurs fois et a finalement trouvé son public. Mais avec «Adieu Monsieur Haffmann», je suis moins serein: l’épidémie est telle que les gens vont probablement aller moins en salles. Mais la situation est la même pour les restaurateurs, les hôteliers… On est tous obligés de faire preuve de patience et de courber l’échine. Essayons juste de le faire de la façon la plus positive possible, en restant joyeux et vivant.

La patience, vous en avez déjà fait preuve durant le tournage, puisque celui-ci a justement été interrompu par la pandémie.

C’était le premier confinement, le vrai, le dur, celui qui nous a marqués à vie… On tournait à Montmartre, un vendredi soir. On buvait un verre avec l’équipe avant de se quitter d’un «à lundi» et on ne s’est pas revus pendant deux mois et demi. Alors pour un acteur, ce n’est pas très grave. Nous, on donne toute notre intensité entre le matin et le soir. Ce n’est pas la même implication intellectuelle que pour le metteur en scène. Quand on réalise un film, c’est vraiment une espèce de traversée en solitaire. On tient un bateau, on garde son cap… Et être arrêté comme ça, c’est très dur. On a donc essayé de reprendre le tournage au plus vite, mais du coup avec des conditions très contraignantes. Des scènes devaient faire intervenir des milliers de figurants, pour nous sortir un peu de ce huis clos, et on n’a pas pu les tourner. Mais Fred Cavayé, le réalisateur, a fait preuve d’une grande ingéniosité pour parer à ça.

Vous incarnez un personnage fascinant qui bascule peu à peu… disons, du côté obscur de la force. Qui se transforme en un vrai salopard. Comment avez-vous abordé cet aspect des choses?

J’ai toujours aimé ces films un peu troubles de la Seconde Guerre mondiale: «Lacombe Lucien», «Uranus», «Le dernier métro»… Et j’avais depuis longtemps envie de me plonger dans ce genre d’univers, notamment avec un personnage comme celui-là, qu’on entrevoit délicatement au fur et à mesure du développement du récit. C’est un type qui n’est pas un salaud à la base… Peut-être même pas à l’arrivée! Dans sa tête, en tout cas… Je ne juge jamais les personnages que j’interprète. C’est l’histoire qui le fait. Évidemment quand on voit le film, on se dit «Quelle pourriture!» Mais, de son point de vue, il n’en est pas un. Sa femme le définit d’ailleurs très bien: «Avant il n’avait rien, maintenant il veut tout.» C’est un type qui n’a pas pu faire l’armée à cause d’une infirmité, qui ne peut donc pas défendre son pays, qui est stérile et est incapable de donner un enfant à sa femme, qui n’a pas de talent, pas d’envergure, pas de morale… Et de fait, il n’a pas les armes pour devenir un type bien.

Lui avez-vous apporté quelque chose de vous?

On apporte toujours quelque chose, forcément. Parce qu’on lui tend la main, on lui apporte notre voix, nos gestes, notre nervosité, ou notre charme. Après, je ne suis pas du tout de ces acteurs qui disent avoir beaucoup de mal à sortir d’un rôle. Mais là, je dois vous avouer que, pour la première fois de ma vie, j’étais dans un drôle d’état en rentrant chez moi le soir. Honnêtement, ça n’a pas été la période la plus géniale de ma vie. Il a fallu que je défende ce gars pendant trois mois et ce n’était pas simple. C’est le personnage qui m’a le plus fait souffrir psychologiquement. Probablement parce que je ne l’aimais pas, en réalité. Je vous disais ne pas juger mes personnages mais là j’ai dû lutter pour ne pas le faire. Comment ne pas condamner un tel homme? Ça a été un combat interne.

Il est vrai qu’on vous a peu vu dans des rôles aussi intimistes que celui-là.

C’est peut-être pour ça que j’ai autant plaisanté sur le plateau (ndlr.: dans le dossier de presse, Sara Giraudeau évoque un «trublion excité, qui sautillait partout entre les scènes et déconnait tout le temps»), parce que c’était très âpre et très dur à tourner. J’ai été très marqué par cette histoire, beaucoup plus que ce que j’imaginais. Alors ça reste bien sûr du cinéma, mais le soir, une fois à la maison, les limites entre le personnage et moi commençaient à devenir un peu floues. C’était très étonnant. Bref, quand ça a été terminé, j’ai pris une grande bouffée d’oxygène, content que ce soit derrière moi.

Trio intimiste

Après des thrillers remarqués («Pour elle», «Mea Culpa») et des comédies plus conventionnelles («Le jeu», «Radin»), Fred Cavayé s’attaque cette fois au drame intimiste avec l’adaptation d’une pièce de théâtre à succès, couronnée de quatre Molières en 2018: «Adieu Monsieur Haffmann». Le sujet est fort, recèle de trésors d’ambivalence, et le cinéaste réussit à transcender le huis clos en lui donnant suffisamment de respiration pour éviter l’étouffement. Le tout est surtout porté par un impeccable trio d’acteurs. Gilles Lellouche en tête, dans la peau de cet arriviste dominé par ses frustrations; Daniel Auteuil apporte juste ce qu’il faut de retenue et de dignité à ce Monsieur Haffmann et Sara Giraudeau, parfaite dans le rôle de la femme du premier, incarne celle dont la conscience s’éveille peu à peu.

Y réfléchit-on à deux fois avant d’accepter un rôle comme celui-ci? Glenn Close disait que son personnage de maîtresse folle de jalousie, qui s’en prenait à Michael Douglas dans «Liaison Fatale», lui avait longtemps collé à la peau.

Non, du tout. Je peux comprendre pour Glenn Close, dont ce rôle l’a révélée au grand public. Moi, j’ai bientôt 50 ans. Le public commence à me connaître. Au contraire, je suis à la recherche de ce type de personnage. Jouer des héros, ça va un moment. C’est bien, aussi, d’incarner des lâches, des salauds… Gamin, mon modèle était Robert De Niro. Il pouvait aussi bien jouer les héros que les pourritures. Il passait d’Al Capone dans «Les incorruptibles» à «Midnight Run»; de «New York New York» à «Taxi Driver»; il était hilarant dans «La valse des pantins», complètement abîmé dans «Voyage au bout de l’enfer»… C’est pour moi l’essence même de ce que doit être un acteur.

Après le succès du «Grand Bain», votre deuxième film en tant que metteur en scène et le premier en solo, on devrait finalement vous revoir cette année derrière la caméra, avec «L’amour Ouf». Pourquoi avoir attendu si longtemps?

J’espère que ce sera pour cette année. (Il rit.) J’ai mis quinze ans entre mon premier et le deuxième, donc là, j’ai encore un peu de marge. Non, l’écriture, pour moi, est une expérience très méticuleuse. J’y passe peut-être trop de temps, d’ailleurs. Je devrais aborder ça de manière plus légère. Mais, quand je réalise un film, ça doit être viscéral. Sur «Le grand bain», j’ai vraiment vécu avec ces personnages pendant cinq ans. Le film m’a totalement habité. Et là, je n’ai qu’une envie: y retourner.

Le plaisir est-il décuplé, en tant que réalisateur, quand on voit que son film touche le public à ce point?

Ah, c’est incomparable! En fait, «Le grand bain», c’est moi à 100%. Ce sont mes mots, mes goûts, mes choix de musique, de montage, de cadre… Quand vous vous livrez à ce point et que le public semble totalement vous comprendre, c’est la plus grande satisfaction qu’on puisse avoir dans une carrière. Je pense d’ailleurs que j’aurai beaucoup de mal, à l’avenir, à retrouver quelque chose d’aussi fort. Et ce n’est pas grave. Je l’ai vécu une fois, c’est déjà merveilleux.

Un mot sur votre interprétation d’Obélix, maintenant que le tournage d’«Astérix et Obélix: l’Empire du Milieu» est terminé: quelle couleur allez-vous apporter au personnage?

Difficile de vous répondre. Je n’ai pas encore vu le film et je ne sais pas ce qui va ressortir de mon interprétation. Mais je me suis totalement lancé dans cette aventure. Avec énormément de doutes, de peurs, en me sentant totalement illégitime. Mais en faisant tout mon possible, avec beaucoup de sérieux et de sincérité, pour jouer quelque chose de très enfantin, de très jouissif. J’ai hâte de voir ce que ça va donner.

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