Actualisé 06.06.2018 à 07:00

TennisGuy Forget: «J’espère que Federer reviendra un jour à Roland-Garros»

Directeur du tournoi, Guy Forget évoque les transformations du stade, la domination de Nadal et l’absence de Federer. Entretien.

par
Mathieu Aeschmann, Paris
Guy Forget, directeur du tournoi de Roland-Garros.

Guy Forget, directeur du tournoi de Roland-Garros.

AFP

Guy Forget, Roland-Garros est en pleine mutation. Avez-vous l’impression de rattraper votre retard vis-à-vis des autres Grands Chelems?

Complètement. Après deux années de travaux peu visibles, le grand public est en train de découvrir le visage du nouveau Roland-Garros. Le court 18 a eu un énorme succès. On devine le court Simonne- Mathieu qui est terminé à 80% avec les bâtiments historiques qui y conduisent et que nous avons entièrement rénovés. Et puis il y a le village des partenaires que nos amis de Wimbledon et de Melbourne ont découvert avec envie. On peut y boire une coupe ou un jus d’orange en regardant deux matches à la fois, derrière de grandes baies vitrées et sous les arbres. C’est unique.

La concurrence est-elle rude entre Majeurs?

Oui. Et nous avions pris du retard. Wimbledon avait frappé un grand coup avec son Millenium building il y a déjà vingt ans, l’US Open marquera les esprits cet automne avec le nouvel Armstrong. Nous, on a été retardé par des recours et des lenteurs administratives. Mais tout est plus compliqué dans Paris qu’en bordure du Guardia Airport où les changements ne dérangent personne. Cela dit, nous sommes fiers d’avoir pris des risques, sans financement public, pour avancer vers une complète rénovation du site.

Chaque année, l’emprise de Rafael Nadal sur le tournoi semble augmenter. Est-ce un bienfait ou un danger, notamment sur le plan dramaturgique?

C’est une question que l’on me pose parfois. Et à ceux qui me disent «on sait encore qui va gagner», je leur réponds qu’ils assistent à quelque chose qui n’arrivera peut-être plus durant des siècles. C’est comme les records de Federer, Nadal et Djokovic, ils vont peuvent très bien durer cent ans. Or quand ces joueurs ne seront plus là, on se dira: «c’était quand même bien». Et quand «Rafa» ne viendra plus à Roland-Garros, on regardera les jeunes en regrettant son côté matador.

Le public ne réaliserait donc pas sa chance?

Ce n’est pas nouveau. Quand j’étais adolescent, Borg pouvait lasser parce qu’il renvoyait tout et que l’on savait qu’il allait gagner. Or aujourd’hui, l’époque Borg-McEnroe est idéalisée. Tout le monde a oublié que certains rêvaient d’autre chose au point de s’intéresser à la boucle d’oreille de Pecci ou à la froideur de Lendl. Rafael Nadal, que l’on aime ou pas son jeu, tout le monde reconnaît son feu intérieur exceptionnel. Cette envie intacte, après tant de titres, de gagner chaque point comme si sa vie en dépendait. Avec la même approche, Borg a craqué à 26 ans. Que «Rafa» garde cet appétit, ça me bluffe. Et j’ai hâte de voir la nouvelle génération, à la 13e ou 14e reprise, pour voir comment ils vont s’y prendre.

Entre Nadal et le public français, l’amour n’a pas toujours été inconditionnel. Comment cette relation a-t-elle évolué?

Au début, certains n’aimaient pas son jeu et trouvaient son attitude presque arrogante. Or quand on connaît «Rafa», on se rend compte qu’il est la personne la plus humble et la plus gentille sur terre. Il donne l’impression d’être sûr de lui alors qu’il est habité par le doute; ce qui est l’un des secrets de sa réussite à mon sens. Je pense que petit à petit, le public s’est rendu compte de ce décalage. Il a mieux compris sa personnalité. Depuis, les gens l’adorent. Ici ou ailleurs.

Est-ce que vous rêvez encore d’une finale Federer-Nadal sur le Chatrier?

On rêve tous de revoir ce match. Si je parlais avant de Borg-McEnroe, c’est parce qu’il s’agissait de la combinaison idéale. Comme Sampras-Agassi, comme Nadal-Federer. On y retrouve le même type d’ingrédients: la puissance contre la virtuosité, le feu et la glace. Tout le monde aime ces oppositions de styles. Personne n’aimerait voir deux «Rafa» en face de l’autre. Et même des «Roger-Dimitrov» tout le temps en finale, on se lasserait. Les émotions naissent du fait qu’un joueur tente d’imposer son style à l’autre. Donc oui, on rêve tous de revoir ce match. Et je me demande si la nouvelle génération pourra marcher dans leurs pas pour proposer un jour une telle dramaturgie.

Mais pensez-vous que Roger Federer reviendra un jour à Roland-Garros?

Je ne sais pas. Et je ne suis pas certain qu’il le sache lui-même. À mon avis, Roland-Garros 2019 est encore très loin dans son esprit.

Est-ce que vous avez tenté quelque chose pour l’attirer cette année?

Non. D’une part parce que Roger organise sa carrière en fonction de ses priorités; ce qu’il fait très bien. Et d’autre part, parce que le positionnement d’un tournoi du Grand Chelem est différent des autres. Sur le circuit ATP, les tournois ont besoin de têtes d’affiche pour attirer du public. Alors que les quatre Grand Chelem sont l’endroit où les champions écrivent l’histoire. Si Nadal et Federer ont acquis une telle aura, c’est parce qu’ils ont gagné 16 et 20 titres majeurs.

Pas besoin donc de «vendre» Roland-Garros?

Non. Souvenez-vous de son émotion lorsqu’il a gagné en 2009. Roger sait parfaitement ce que ce Roland représente. Il connaît la signification d’un titre ici, surtout pour un joueur offensif comme lui. Et puis même quand Tony Godsick m’a appelé, l’automne dernier, pour me dire qu’il ne viendrait pas à Bercy. On était dimanche soir, le tableau est déjà tiré. Eh bien je n’ai pas essayé de le convaincre. J’avais appelé Tony trois jours plus tôt: il m’avait assuré que Roger viendrait. Malheureusement après la finale de Bâle, il ne se sentait plus d’enchaîner. À un moment donné, Roger connaît trop bien le jeu et son corps pour qu’un appel de ma part puisse avoir une influence. Je n’ai malheureusement pas ce pouvoir-là.

Mais est-ce que vous êtes fâché qu’il ne vienne plus à Paris?

Pas fâché, non! Le mot est beaucoup trop fort. Certains de ses admirateurs en France sont tristes. Et moi, en tant qu’amoureux du jeu, j’adorerais voir Roger prendre la balle tôt sur terre battue. Après, même sans Roger, le public vient, les gradins sont pleins et, à la fin, un champion est consacré.

Un débat existe quand même sur la notion de responsabilité. Mats Wilander dans L’Équipe suggère qu’il pourrait redonner à son sport en s’alignant à Roland-Garros. Qu’en pensez-vous?

C’est un débat très clivant auquel je n’ai pas envie de participer. Je suis le chef d’orchestre de ce tournoi et j’ai envie que les meilleurs jouent. Par contre, je veux ensuite parler de ceux qui sont là. C’est comme quand vous organisez un grand mariage, vous faites la fête avec ceux qui viennent et ne parlez pas de ceux qui la manquent. J’espère qu’il reviendra jouer un jour pour ces milliers d’amoureux du tennis qui sont forcément déçus. Pour eux, ce débat dépasse la notion de victoire ou de défaite. Ils espèrent une présence. Mais d’un autre côté, le débat est renforcé par le niveau de jeu de Roger. S’il était 35e mondial et qu’il choisissait dix tournois par an pour économiser son corps, on en parlerait moins. La chronique de Mats insistait aussi là-dessus: Roger a gagné en Australie, il est No 1 ou 2 mondial. Face à un tel niveau de compétitivité, c’est assez normal d’interroger son absence.

À ce sujet, pensez-vous qu’avec une préparation adéquate sur terre, Roger Federer aurait été un candidat au titre?

Là, ce n’est plus le directeur du tournoi qui répond mais l’ancien joueur: je suis convaincu qu’avec une préparation raisonnable, il fait partie des trois meilleurs au monde sur terre battue. Et je suis convaincu que si vous posez cette question à 20 coaches ou anciens joueurs, au moins 18 pensent comme moi. Des joueurs comme Agassi ou Sampras ne maîtrisaient pas la glissade, les trajectoires bombées, les variations. Pour Roger, tout cela est naturel. Il a grandi sur terre battue. D’ailleurs sans «Rafa», il aurait sans doute gagné au moins six fois Roland. La terre battue, c’est dans ses gènes. Il n’a pas besoin de temps d’adaptation. Par contre, il faut avoir envie. C’est comme monter sur un ring de boxe, tu dois avant tout en avoir envie. Peut-elle revenir un jour? Je l’espère mais je ne sais pas.

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