Football: Guy Roux: «La Suisse a une belle marge de progression»

Publié

FootballGuy Roux: «La Suisse a une belle marge de progression»

Euro 2016: avant le choc au sommet du groupe A entre la Suisse et la France, ce dimanche à Lille, le mythique entraîneur bourguignon a livré son sentiment au «Matin».

par
Florian Müller
Paris
Guy Roux (photographié en 2014): «Aller observer un joueur depuis les tribunes, pour moi ce n'est pas un boulot.»

Guy Roux (photographié en 2014): «Aller observer un joueur depuis les tribunes, pour moi ce n'est pas un boulot.»

AFP

- Guy, Roux, elle vous plaît cette équipe de France?

«Si on avait mis Benzema et Lacazette en attaque, ça m'aurait mieux convenu. Entre les différentes possibilités offensives, Didier (ndlr: Deschamps) a préféré faire un choix humain, car il est très attentif aux notions d'entente et de cohésion de groupe. Le problème de cette équipe, comme de plusieurs équipes de l'Euro, c'est qu'elle n'est pas en forme.»

- C'est-à-dire?

«On a complètement modifié la manière de faire. Il y a 20 ans, les championnats s'arrêtaient entre quatre et six semaines avant le premier match d'une compétition internationale. Donc les joueurs avaient quelques jours de vacances, puis un stage en altitude, afin de commencer la compétition en pleine forme. Maintenant, la moitié des joueurs arrivent sur les rotules, avec à peine dix jours de stage. Ma grand-mère disait, comme on fait son lit on se couche.»

- Un joueur en particulier vous a-t-il impressionné?

«Impressionné, non. Il y en a deux ou trois qui ont fait de bonnes choses. Je pense notamment à N'Golo Kanté. Cela m'a surpris, en bien, que d'entrée de jeu il réalise des prestations aussi abouties à un poste de sentinelle qu'il découvrait.»

- Et Pogba, doit-il être sanctionné pour son bras d'honneur?

«Ce n'est pas un bras d'honneur caractérisé. Je l'ai vu en direct, j'étais dans le stade. C'est un garçon qui fait de grands gestes, qui a de grands bras. Ce n'est pas un geste infamant. Salif Keita avait fait ça à Roger Rocher (ndlr: président de Saint-Étienne entre 1961 et 1982) après un transfert vers Marseille dont il ne voulait pas. Il avait dit, pour sa défense: «C'est un geste de ma tribu». Même si Pogba a fait un bras d'honneur, je ne pense pas qu'il existe un catalogue des gestes autorisés dans le droit pénal, alors encore moins dans le droit sportif.»

- Didier Deschamps multiplie les changements. Est-ce qu'il cherche encore son équipe type?

«Didier n'a pas d'équipe type, il a un groupe type. C'est pas mal non plus. Si les gens s'entendent bien, avec une bonne mentalité, il y a un bénéfice énorme en termes de récupération physique puisque la plupart jouent un match sur deux.»

- Au fait, pourquoi est-ce que vous n'êtes jamais devenu sélectionneur de la France?

«J'ai eu deux occasions. La première pour succéder à Gérard Houllier après la débâcle face à la Bulgarie en 1993. Mais j'avais une équipe très prometteuse à Auxerre et je ne voulais pas la lâcher. D'ailleurs on avait fait le doublé en 1996. La deuxième fois pour succéder à Aimé Jacquet, en 1998. Là, j'avais envie d'y aller, mais mon président à Auxerre m'avait demandé de respecter mon contrat qui courait encore, ce que j'avais fait.»

- Mais, dans le fond, ça vous aurait plu?

«Tous les présidents de clubs en France voulaient que je devienne sélectionneur, non pas parce que j'étais bon, mais parce qu'Auxerre leur ravissait régulièrement les place européennes. Oui ça m'aurait plu, mais peut-être que c'est mieux ainsi, car ce poste ne correspond pas à mon tempérament. Moi, j'aime me lever le matin avec une journée de travail devant moi. Et là j'aurais été triste tous les matins entre novembre et mars. Aller observer un joueur depuis les tribunes, pour moi ce n'est pas un boulot.»

- Qui a été le meilleur sélectionneur de l'équipe de France?

«Dans les temps anciens, il y avait Albert Batteux. Dans les temps modernes, Jacques Santini a fait les meilleurs résultats. Il a le meilleur ratio de matches gagnés même s'il n'a remporté que la Coupe des Confédérations. C'est difficile à dire… Dans l'ordre chronologique, je dirais Batteux, Hidalgo et Jacquet.»

- Ce dimanche, la France affronte la Suisse. Qui va l'emporter?

«Un nul arrangerait tout le monde. Je ne sais pas ce qu'ils vont nous proposer. Didier va sûrement laisser quelques cadres au repos, mais ce n'est pas forcément une bonne nouvelle pour la Suisse, car ils vont venir comme des avions. Je ne sais pas comment il estime la fatigue de ses hommes. Moi je me disais toujours qu'une sortie en discothèque, c'était comme d'avoir joué deux matches.»

- La Suisse semble monter en puissance. Êtes-vous d'accord avec ce constat?

«Elle est arrivée à cet Euro comme les autres: fraîche de décoffrage. Je pense qu'elle a une belle marge de progression. Les enfants d'immigrés font du bien au football suisse. Un garçon qui est né au milieu des vaches et un enfant d'immigrés ne peuvent pas avoir le même football. Mais ce n'est pas pour autant qu'ils ne peuvent pas s'entendre sur le terrain.»

- Vous en avez fait l'expérience…

«L'équipe de France en a fait l'expérience. Nous, on est un pays colonial, les Antilles faisaient partie de la France avant la Savoie ou le comté de Nice. Forcément, cela a beaucoup influencé notre culture footballistique. Que la Suisse découvre ça, c'est une bonne chose.»

- Vous avez commencé à entraîner à 23 ans. Ce n'était pas compliqué de se faire respecter par les plus anciens?

(Il corrige) «J'ai commencé à 22 ans et demi! Une bonne partie des joueurs étaient mes camarades en cadets. J'étais déjà le patron sur le terrain, donc pour eux ça n'a rien changé. Par contre j'ai eu comme joueur mon prof d'éducation physique du lycée. Je le vouvoyais, il me tutoyait, mais ça ne m'a pas empêché de le laisser sur le banc quand il fallait. C'était un peu délicat, mais ça m'a appris le métier.»

- Vous êtes depuis devenu un homme de médias…

«Oui, j'ai commencé la télé en 1984, à TF1. Et maintenant, ça fait onze ans que je suis sur Canal+. Trente-deux ans de télé, vous vous rendez compte? Sans compter la radio, où j'ai commencé en 1992. C'est une véritable seconde vie, en parallèle.»

- Les «Guignols de l'info» ont souvent donné de vous une image d'un homme près de ses sous. C'était vrai?

«C'est l'AJ Auxerre qui était proche de ses sous. Ils négociaient pour tout, y compris le prix des repas. Moi j'appelle ça une bonne gestion. Vu que je venais de la campagne, ils m'ont fait passer pour un paysan qui négociait les bœufs à la foire. Heureusement, en France, grâce à Molière, Harpagon est un personnage comique, donc ça m'a rendu sympathique. Il faut avouer que c'était fait avec beaucoup de talent.»

- A 77 ans, c'est quoi le bonheur selon Guy Roux?

«C'est six matches par semaine. Et le septième jour pour la lessive.»

- Et un verre de Chablis de temps en temps?

«J'en ai plus parlé que je n'en ai bu. J'aime ça, mais pour tenir le rythme après avoir subi un pontage et avec un rein en moins, je ne m'autorise pas plus d'un verre de vin par jour. Et j'aime beaucoup les vins du Valais, il y avait d'ailleurs un vigneron entre Sion et Anzère qui portait mon nom. Il est décédé depuis, mais son fils a repris le domaine. Je le salue bien, il se reconnaîtra.»

MINIBIO

Ton opinion