Actualisé 27.01.2020 à 05:52

Henri Dès et Nathaly: «Elle voulait me garder encore un peu»

Émotion

Le chanteur pour enfants et sa compagne se confient chez eux à Lonay (VD). Sans le massage cardiaque de Nathaly, le Vaudois serait mort le 27 novembre, terrassé par un infarctus.

par
LeMatin.ch
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Après l'infarctus d'Henri Dès, sa compagne Nathaly Karlen et le célèbre chanteur pour enfants profitent de chaque instant de leur deuxième vie.

Après l'infarctus d'Henri Dès, sa compagne Nathaly Karlen et le célèbre chanteur pour enfants profitent de chaque instant de leur deuxième vie.

Sébastien Anex
Le couple est émouvant de complicité, de tendresse et de bienveillance.

Le couple est émouvant de complicité, de tendresse et de bienveillance.

Sébastien Anex
Pour Henri Dès, la convalescence, c'est à la maison. Là où il est bien avec les siens, là où il a sa guitare et peut travailler quand il le souhaite.

Pour Henri Dès, la convalescence, c'est à la maison. Là où il est bien avec les siens, là où il a sa guitare et peut travailler quand il le souhaite.

Sébastien Anex

«Apparemment, elle voulait me garder encore un petit moment. Ce n'est pas donné à tout le monde de sauver quelqu'un. Nathaly a eu un sacré sang-froid. Elle m'a cassé deux côtes et le sternum. Elle y a mis tout son cœur! C'est mon héroïne.» L'héroïne n'est pas encore là. Henri Dès, 79 ans depuis le 14 décembre, nous installe dans la salle à manger.

Il est assis en face de nous, heureux, serein. Il a certes maigri d'une petite dizaine de kilos. Il plaisante, il est taquin. Son visage ne porte pas le moindre stigmate de l'infarctus qui l'a foudroyé le mercredi après-midi 27 novembre, alors qu'il était assis sur son canapé. Avec le photographe, nous sommes scotchés. Nous le complimentons sur sa forme olympique et sa mine radieuse. Il sourit de plus belle.

«Je travaille ma voix»

«Ça ne fait même pas deux mois. C'est tout le temps mieux, mais ce n'est pas encore bien. Je fais ce qu'il faut. Je marche, je vais à la piscine, je fais du vélo. Je travaille ma voix aussi, avec une phoniatre (ndlr. médecin spécialiste des troubles de la voix, de la parole et de la déglutition). Mes cordes vocales ne sont pas abimées. Elles ont été agressées à cause de l'intubation. Je dois récupérer et ne pas aller trop dans les graves.»

Son dernier souvenir avant que son cœur ne s'arrête net? «Je n'en ai pas. On m'a dit que je regardais un film avec Nathaly sur Netflix (ndlr. «The Irishman» avec Robert De Niro et Al Pacino). Il n'y a pas eu de prémices, pas de douleurs. Rien. J'ai fait un bruit. Nathaly a pensé que je faisais l'âne. Elle a compris tout de suite que je ne respirais plus.»

Il s'évade de l'hôpital

L'auteur-compositeur-interprète bifurque. Il nous raconte son hospitalisation, toujours sur ce même ton badin, son évasion et ses tentatives d'évasion. Une semaine aux soins intensifs au CHUV où il ne supportait pas d'être «attaché à des tubes.» «Je voulais partir prendre le bus avec ma chemise, les fesses à l'air. Je voulais tout arracher.» Ce qu'il a fait par deux fois avec sa sonde naso-gastrique.

«J'ai été transféré à l'hôpital de Morges. Là, je commence à me souvenir. Je déconnais. Avec la médication, je n'avais aucune inhibition, je draguais les infirmières, j'étais sympa ou agressif. Un matin à 05h30, je me suis habillé. J'ai marché à pas feutrés dans les couloirs. Et je suis rentré chez moi, à pied. Il pleuvait fort. Je comptais 5 pas, puis je m'arrêtais sinon je ne pouvais plus respirer. A la maison, je me suis mis au lit. Les infirmières m'ont appelé, paniquées. Je leur ai dit que j'avais fait une bêtise. J'y suis retourné en taxi pour qu'elles n'aient pas de problèmes.»

«Chez moi, j'ai ma guitare»

Nouveau transfert à la clinique de réadaptation de la Lignière à Gland en guise de convalescence. «Je n'ai pas aimé du tout. Je n'avais pas le moral. L'on sait combien le moral est important pour la guérison. J'ai eu un gros coup de blues, il fallait que je m'éloigne de cet environnement. Et j'en suis parti très vite. J'ai tout organisé pour être bien chez moi. J'ai ma guitare et je peux travailler quand je veux.

»Du coup, je suis là, devant vous. J'ai dû reporter Beausobre (ndlr. 18/19 janvier, à Morges). Je n'ai pas le souffle suffisant et ma voix n'est pas encore assez claire. Ma prochaine scène, ce sera fin mars en Belgique, à Louvain-la-Neuve. Ça me booste pour avancer. Je veux être parfait. Je ne veux pas être pathétique.»

«Ce n'était pas mon heure»

Henri Dès se sait encore amoindri. Il en parle sans faux-semblant. «Il faut tout reprendre pour retrouver les moyens d'avant.» Comment gère-t-il le fait qu'il a été sauvé sur le fil? «On se dit qu'on revient de très loin. Si Nathaly n'avait pas été là, je serais mort sur place. Ce n'était pas mon heure. Après, il faut retrouver la marche des choses et du quotidien. Faire la sieste.»

La porte d'entrée s'ouvre. L'artiste se lève tout de suite, s'élance et court accueillir son aimée dans le hall: Nathaly Karlen, enseignante de profession. Nous entendons un «Coucou» d'une tendresse infinie et l'échange d'un baiser qui, à l'abri de nos regards, nous dit déjà que ces deux-là étaient faits pour se rencontrer.

«Le sauver, mais pas à moitié»

La discussion se poursuit autour de la même table. Henri et Nathaly nous parlent, émouvants de bienveillance. Ils se regardent et se dévisagent. Chacun acquiesce les paroles de l'autre. Leur complicité nous exclut presque. «Je suis bien contente. Je ne voulais pas qu'il parte. C'était une évidence.» Nathaly le couve du regard. «Je devais te sauver comme il faut, pas à moitié.» Mission accomplie.

Il y a des mots qui nous échappent, portés par des échanges silencieux. Nous les devinons. Au moment T, Nathaly confie que «C'est inexplicable. J'avais toutes les antennes dehors depuis quelques jours. Henri avait mal au dos, il m'avait répété trois fois qu'il avait fait ses paiements... Alors quand il y a eu ce bruit, ses lèvres bleues, il s'est comme étiré avec les poings serrés qu'il poussait sur les côtés. Son cœur s'est arrêté.»

«Elle chantait «Stayin' Alive»

Ce dernier mercredi de novembre, la compagne d'Henri Dès saisit tout de suite: «Voilà pourquoi je suis là, à quoi je vais servir. J'ai fait le 144. La personne du 144 m'a expliqué le massage cardiaque. On y va, mains au milieu du sternum, l'une sur l'autre. 100 à 120 pressions par minute en pénétrant 5 à 6 cm dans son corps au rythme de «Stayin' Alive» (Bee Gees) durant 7 minutes.» Henri de la piquer: «Elle chantait «Stayin' Alive» et moi, aïe aïe aïe.»

Nathaly: «Je massais, je massais, je massais.» Henri de repiquer: «Et je souffrais, je souffrais, je souffrais.» 7 minutes avant que les secours n'arrivent et ne prennent le relais. Le défibrillateur relancera la machine. Henri Dès est entre la vie et la mort malgré tout et l'on ne sait encore rien des séquelles potentielles dues au manque d'oxygénation du cerveau.

«Il voyageait beaucoup dans sa tête»

Le miracle de l'Avent aura lieu. Le chanteur récupère toutes ses fonctions et se remet petit à petit. Nathaly: «Le neurologue nous a expliqué que son cerveau fonctionnait bien, mais qu'il y avait deux zones irritées (ndlr. lésions dans le lobe frontal). On a bien rigolé au début. Il voyageait beaucoup dans sa tête. Il partait à Amsterdam. Il compostait des billets de train. En phase de réveil, il était dans un monde parallèle. Il sifflait aux soins intensifs, il appelait Pierrick (ndlr. son fils, auteur, musicien et initiateur du groupe Henri Dès & Ze Grands Gamins qui revisite les plus grands tubes d'Henri en rock et rock metal)

«Tu as de la réserve encore»

Son caractère bien trempé a-t-il changé, comme cela peut arriver après pareil accident cardio-vasculaire? «Au réveil, il était déjà très affirmé. Rien d'inhabituel. Henri est volontaire et entêté, mais il est gentil», sourit sa compagne. Henri: «J'ai un sens de la liberté très très fort. Je cherche toujours à décider des choses. Ne pas maîtriser m'est impossible.»

Depuis mars 2019, la star vaudoise a écrit 47 chansons pour son fiston. Les premiers enregistrements de cet album devraient débuter prochainement. Parmi ces nouveaux titres composés par Henri Dès, il en est un qui offre des paroles à la résonance prémonitoire: «... sois fort, tu as de la réserve encore...»

Evelyne Emeri

evelyne.emeri@lematin.ch

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