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Interview indiscrèteHenri Dès: «Mon regret: la perte d'un enfant»

Le chanteur a lancé sa radio et sort une compilation de 25 titres. L'occasion de remonter le fil de sa vie entre joies et peines.

par
Anne-Marie Philippe
Vanessa Cardoso

Henri Dès, qui êtes-vous?

Je suis quelqu'un de fidèle à mes amis et à mon amour. Avec Marie-Jo, ma femme, nous sommes ensemble depuis 50 ans! Imaginez, notre rencontre date de 1962. Je fais confiance aux êtres humains. Et ils me le rendent bien. Je suis gentil et je déteste les conflits. Cela ne m'empêche pas d'être ferme sur certaines choses. Je mène ma barque. En cas de frottement, je tente de faire adhérer mes partenaires à mes idées et si cela ne marche pas, j'impose. Je voulais créer une radio, ils ont rechigné. J'ai pris les choses en main et je l'ai fait moi-même. Aujourd'hui, elle est écoutée jusqu'en Australie.

Tout premier souvenir?

Rue Centrale, à Lausanne. A l'époque, il n'y avait pas de voitures. C'était une grande place avec des prostituées dans le vieux quartier. Je me souviens d'un marchand qui coupait la tête des poulets. Un jour, un volatile s'est envolé sans tête dans un arbre, il a vacillé 30 secondes sur la branche avant de tomber. Le côté impair était habité par les petits bourgeois, et le côté pair par les pauvres. Mes copains en faisaient partie. La cuisine au rez-de-chaussée était en terre battue. Ça m'a marqué.

Etiez-vous un enfant sage?

Oui. Je me suis cependant laissé entraîner et j'ai fini devant le juge. On m'avait accusé d'avoir volé du papier usagé pour le revendre. A l'époque, les commerçants utilisaient du papier journal vendu au kilo comme emballage. Par chance, la convocation devant le juge a tourné court: le vol a eu lieu alors que j'étais en montagne avec mes parents.

De quoi aviez-vous peur?

Jamais eu peur. Même pas de la mort, je m'en fichais. Je n'ai fini ni mon collège ni mon apprentissage de dessinateur architecte. Cela m'a réussi de tout rater! (Rires.)

Votre plus grand choc?

La mort de mon père. J'étais ado. On m'a appris sa mort par téléphone. J'étais apprenti. Je suis parti, seul, à la maison. Je croisais des gens indifférents dans la rue. C'était difficile.

Votre mère vous disait-elle «je t'aime»?

Elle ne me disait pas les mots mais me bécotait tout le temps. Et bruyamment en plus. Elle voulait constamment me montrer qu'elle m'aimait. Je la repoussais. Elle a eu du mal à supporter mon départ lorsque je suis parti vivre avec ma future femme. «Je ne vais pas me marier avec toi!» lui ai-je lancé. Le père de Marie-Jo, lui, nous avait posé la question fatidique: «Vous ne couchez pas ensemble, j'espère?» On avait installé un lit dans chaque chambre, il a gobé notre histoire.

Comment avez-vous gagné votre premier argent?

Lorsque j'ai commencé mon apprentissage: 20 fr. par mois. J'ai proposé à mon père d'aller boire un apéro. C'était un honneur pour moi de lui dire: «C'est moi qui paie!»

Que vouliez-vous devenir?

Je ne savais pas. Je voulais avoir du plaisir à faire des trucs. Au début, je vendais des «Tintin» en faisant du porte-à-porte.

L'amour pour la première fois. C'était quand et avec qui?

Vers 17 ans. J'ai rencontré une fille très mignonne. J'ai loué une chambre dans un hôtel près de la gare de Lausanne. Le matin, nous sommes allés boire un petit café au Buffet de la Gare. C'est un joli souvenir.

Le vrai bonheur pour vous?

Ce sont des choses simples de la vie. Une addition de petits bonheurs. Il faut les choper quand ils passent.

La plus belle de vos qualités?

Mon empathie et ma patience, je crois. Quand mes enfants ont des soucis, je les comprends. Ils adorent me demander mon avis. Je les rassure, je relativise… A ce propos, je suis heureux que le livre de mon fils (ndlr Pierrick Destraz) «Du fils au père» soit bientôt réédité.

Votre plus grand regret?

Celui d'avoir perdu un enfant, notre premier enfant. Il avait 8 jours. Avant que Marie-Jo ne rentre de la maternité, j'ai tout caché: les petits vêtements, les jouets… C'était terrible. Sinon je n'avance jamais dans la vie en marche forcée, j'attends que les choses arrivent. J'ai réussi sans être carriériste.

Avez-vous déjà volé?

Lorsque je me suis installé la première fois à Paris, j'ai rencontré un type, Philippe Lamoureux, qui est aujourd'hui médecin. Il avait fait une fugue, nous n'avions pas d'argent. Une seule solution: se faire engager aux Halles pour décharger les cageots. Comme nous étions maigrichons, le boulot nous est passé sous le nez. Déprimés, on a volé une pêche. J'étais mort de honte.

Avez-vous déjà tué?

Non. Mais j'ai accepté d'amener nos animaux chez le vétérinaire pour abréger leur souffrance. Je leur tenais la tête jusqu'au moment où la mort les surprenait.

Si vous aviez le permis de tuer quelqu'un, qui serait-ce?

Je ne ferai jamais cela.

Avez-vous payé pour l'amour?

Jamais. Même si j'ai été tenté une fois, il y a longtemps, dans les quartiers chauds de Barcelone.

Avez-vous déjà menti à la personne qui partage votre vie?

Oui. Cela a posé de graves problèmes. J'aurais pu risquer la rupture. Je lui ai caché des choses, ça l'a blessée. Cette période de notre vie n'a pas été facile.

Avec qui aimeriez-vous passer une agréable soirée?

Je n'ai pas une admiration énorme pour tel ou tel. On peut admirer quelqu'un de loin et être déçu de près. Il faut garder l'image qu'on idolâtre sans chercher à l'approcher.

Qui trouvez-vous sexy?

Bérénice Bejo dans «The Artist». Elle est lumineuse.

Pour qui votre dernier baiser?

Pour ma femme, Marie-Jo, ce matin.

Pourquoi avez-vous pleuré la dernière fois?

Je n'ai pas beaucoup pleuré dans ma vie. La dernière fois? Lorsque j'ai mis une paire de baffes à mon fils. Il avait 14 ans. Cela ne me ressemble pas. Je suis un père qui parle beaucoup avec ses enfants, qui n'élève pas la voix et ne lève pas la main sur eux.

De quoi souffrez-vous?

Physiquement, je n'ai pas de bobos et pourtant dans 2 mois, je vais avoir 72 ans. Il est clair qu'en avançant en âge, on perd tous les jours quelque chose, on voit un peu moins bien, on entend plus mal… Il faut avoir la faculté et la volonté d'être bien.

Avez-vous déjà frôlé la mort?

Non.

Croyez-vous en Dieu?

Non.

Quel est votre péché mignon?

J'adore les pommes de terre avec des haricots verts, de grosses tranches de saucisson et des petits dés de tomate fraîche.

Trois objets culturels à emmener sur une île déserte?

Une guitare, un crayon, un papier et… j'ajoute un objet, une gomme.

Combien gagnez-vous?

Ça ne vous regarde pas! (Rires.) J'ai gagné beaucoup et j'ai pu m'acheter une maison et une belle voiture. Aujourd'hui, le marché du disque s'est effondré.

Pensez-vous gagner assez par rapport au travail fourni?

Je ne pense pas en ces termes. Plutôt que travail fourni, je l'associe au plaisir. Ces jours est sortie une compilation de mes 25 meilleures chansons.

Qui sont vos vrais amis?

Je les compte sur les doigts d'une main et ma femme en fait partie. Avec elle, je partage tout, on est toujours ensemble.

Que souhaitez-vous à vos pires ennemis?

De passer à côté sans les voir!

Ronflez-vous la nuit?

Oui.

Qui aimeriez-vous voir répondre à ce questionnaire?

Je me contente d'y répondre moi.

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