Football: I love Ajax

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Mardi, Ajax Amsterdam a offert une démonstration de football total qu'il avait inventé dans les années 70. Les héritiers de Cruyff ont lessivé le Real (4-1) et réveillé des émotions enfouies.

par
le coup de coeur de Nicolas Jacquier
Johan Cruyff, le plus élégant de tous les héros de l'Ajax Amsterdam du début des années 1970.

Johan Cruyff, le plus élégant de tous les héros de l'Ajax Amsterdam du début des années 1970.

AFP

Disons-le tout de go: hier soir, on était assez éreinté au moment où résonnaient les premières mesures de l'hymne aux étoiles, en tout cas pas suffisamment d'attaque pour suivre une énième soirée des champions, surtout avec deux matches à l'issue semblait-il jouée d'avance. Puis une petite voix intérieure a suggéré de nous intéresser à ce qui pouvait se passer à Santiago Bernabeu et nous a transportés là-bas; inconsciemment sans doute pour voir à quoi pouvait bien ressembler cet Ajax Amsterdam qui, près de cinquante ans plus tôt, avait bercé notre adolescence boutonneuse. Quand, au sortir de mai 1968 et de ses barricades, une épatante bande de chevelus avaient inventé le football total, le football en liberté.

A l'époque, la Ligue des champions n'existait pas encore - on disputait la Coupe des clubs champions - et les héros d'alors s'appelaient Heinz Stuy (gardien), Arie Haan, Ruud Krol, Wim Suurbier, Johan Neeskens, Arnold Mühren ou encore Piet Keiser et Johnny Rep, réunis autour du plus élégant d'entre tous, Johan Cruyff. Parmi cette clique exclusivement néerlandaise: un étranger, le libéro allemand Horst Blankenburg, passé plus tard par NE Xamax (il y joua lors de la saison 1977-1978).

La voix de Jean-Jaques Tillmann

Chaque mercredi de football européen, l'Ajax de Rinus Michels d'abord (puis de Stefan Kovacs) s'invitait ainsi dans le salon familial à Vandœuvres, où les images en noir et blanc en provenance d'Amsterdam et la chaude voix de Jean-Jacques Tillmann, sur le coup de 20h30, faisaient ressortir les couleurs d'un ballon qui n'était plus enfermé dans des schémas destructeurs. Si l'on est tombé amoureux de ce sport, si l'on a ensuite voulu en faire notre métier, c'est parce qu'Ajax, un jour, a existé et que ses joueurs, au-delà de leurs déjà légendaires maillots blancs à bande rouge, incarnaient ce que l'on pouvait faire de mieux, de plus abouti, sur un rectangle vert.

Or mardi soir à Madrid, on en a pris plein les mirettes, et il n'était plus question de fatigue. Car on a retrouvé le même Ajax Amsterdam, offrant le même bonheur pour le sacre de la beauté du jeu libéré. Le bonheur d'une joyeuse bande de potes, évoluant à Santiago Bernabeu comme on le faisait naguère dans un préau de cour d'école. Sans retenue ni consignes obscures. Le jeu pour le jeu, le panache flamboyant, et rien d'autre. Lorsque l'insouciance et le talent s'additionnent, il n'y a qu'à savourer et à applaudir. Peu importe l'ombre des absents madrilènes (Cristiano Ronaldo n'a jamais été remplacé) et le scénario de la soirée (avec deux joueurs rapidement sortis sur blessure), on n'a vu que le soleil à travers les gestes des héritiers de Cruyff. Au point d'en oublier qu'en face, il y avait un triple tenant de la Coupe aux grandes oreilles à l'agonie, humilié comme le Real Madrid ne l'avait jamais été devant son public.

Un antidote à la morosité

Devant une foule médusée, Ajax a livré une somptueuse partition, emmené par des solistes aussi brillants que les virtuoses Dusan Tadic, Hakim Ziyech ou Frenkie De Jong tandis qu'en défense, Matthijs De Ligt, du haut de ses 19 ans, a dégagé une sérénité bluffante. Même en menant 3-0, les Néerlandais volants ont continué leurs offensives de charme. De tout là-haut ou ailleurs, Johan, en éternel connaisseur, a bien dû se marrer. Parce que quand vous voyez jouer Ajax Amsterdam, ce n'est plus un simple match comme il s'en joue des milliers chaque jour à travers le monde, c'est un récital unique, un spectacle absolu, un hymne à la joie, un antidote à la morosité. Et hier, ce fut en même temps une merveilleuse claque donnée à l'ânerie de Sergio Ramos, lequel avait cru très intelligent de se faire sciemment avertir lors du match aller afin de se préserver pour des quarts de finale que l'arrogant capitaine ne disputera pas cette année.

L'éclosion et le culot d'une bande de gamins irrespectueux ont lessivé un Real Madrid qui a rétréci depuis le départ de Zinédine Zidane. Par le football enjoué qu'il a su proposer, par ses audaces, Ajax Amsterdam ne nous a pas seulement scotchés sur notre canapé. Ses merveilleux artistes ont réveillé des émotions enfouies, celles qui sommeillent en chacun d'entre nous. Lorsque le bonheur du jeu se conjugue sans calcul. Lorsque le football offre ce qu'il devrait toujours être: le plus beau jeu du monde.

A Madrid, Ajax aura su nous réconcilier avec ce que l'on attend d'un match européen: autre chose que des acteurs prisonniers de carcans tactiques trop souvent fatigants à bailler d'ennui.

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