Actualisé 08.12.2019 à 10:05

Ignazio Cassis ou les aventures d'un commis-voyageur

Editorial

A Berne, sa cote n'est pas très haute depuis qu'il a repris les Affaires étrangères. Même s'il se sent protégé, Ignazio Cassis se méfiera jusqu'à la dernière minute avant sa réélection.

par
LeMatin.ch
Mardi au Forum européen de Lucerne, Ignazio Cassis a déclaré qu'il faudrait encore deux ans pour signer un accord-cadre avec l'UE: «Qu’est-ce que deux ans dans notre histoire de plus de 700 ans?», a-t-il relativisé.

Mardi au Forum européen de Lucerne, Ignazio Cassis a déclaré qu'il faudrait encore deux ans pour signer un accord-cadre avec l'UE: «Qu’est-ce que deux ans dans notre histoire de plus de 700 ans?», a-t-il relativisé.

Alexandra Wey, Keystone

C'est un signe d'inquiétude. Ignazio Cassis s'est invité mercredi auprès du groupe des Verts libéraux pour se faire connaître des nouveaux parlementaires dans la perspective de l'élection du 11 décembre. Pour un conseiller fédéral en place, c'est inédit. La veille, Les Verts libéraux avaient déjà auditionné sa concurrente Regula Rytz (Verts/BE). Offrant les croissants, le Tessinois a semble-t-il réussi son passage par son aisance et son humeur toujours souriante.

Pourquoi lui?

Cependant, le sourire d'Ignazio Cassis s'est teinté d'une légère amertume depuis le résultat des dernières élections et la revendication des Verts de prendre un siège au PLR, le sien. Pourquoi le sien et pas celui de Karin Keller-Sutter? C'est la première question qui doit le déranger. Depuis qu'il a repris le Département des affaires étrangères, on ne peut pas dire que son bilan soit extraordinaire et plusieurs polémiques - Glencore, les mesures d'accompagnement ou Philip Morris à Dubaï - n'ont pas contribué à améliorer sa cote.

Le flanc aux critiques

Déjà avant son élection, Ignazio Cassis prêtait le flanc aux critiques. Les 180 000 francs qu'il touchait de la faîtière des assurances-maladie curafutura lui ont valu le surnom de «Krankencassis». Ensuite, il a agi avec pas mal d'opportunisme en se débarrassant de son passeport italien (qu'il avait depuis la naissance) et en adhérant à l'association pour les armes ProTell (avant de démissionner peu après son élection).

«Reset» sans effet

Avait-il besoin d'agir ainsi pour avoir les faveurs de l'UDC? Dès son entrée en fonction, il s'est voulu novateur avec son expression «Reset» pour le dossier européen. Au début 2018, au Forum de Davos, il a déclaré que l'accord-cadre avec l'UE serait réglé en quelques mois. Il a été démenti par ses pairs. Puis il a voulu brader les mesures d'accompagnement, qui protègent les travailleurs indigènes et s'est mis les syndicats à dos. Au Forum européen de Lucerne ce mardi, il a déclaré vouloir se donner au moins encore deux ans pour parvenir à un accord-cadre satisfaisant pour la Suisse. Le temps du «Reset» s'éternise.

Pas diplomate, mais politicien

Le plus étrange pour Ignazio Cassis, et bizarrement pour un ministre des affaires étrangères, c'est sa défiance envers la diplomatie et en particulier pour celle pratiquée par son prédécesseur Didier Burkhalter. Il répète à qui veut l'entendre qu'il n'est pas diplomate, mais politicien. Sur le plan intérieur, pourquoi pas, mais sur la scène internationale, voilà qui est plus dangereux. Ses déboires avec le ministre russe des affaires étrangères le lui ont rappelé assez cruellement.

Les foudres de Sergueï Lavror

A l'automne 2018 le Ministère public de la Confédération à ouvert une procédure pénale contre deux ressortissants russes soupçonnés d'espionnage autour du laboratoire antidopage de Spiez (BE). Ignazio Cassis était monté sur ses grands chevaux pour déclarer: «Nous ne tolérons pas les activités d'espionnage en Suisse». Il en est vite redescendu, quand les Russes ont riposté et qu'il a dû affronter l'humeur exécrable de Sergueï Lavrov quelques semaines plus tard à New York. Mais, en juin dernier, lors de l'inauguration de l'ambassade de Russie à Moscou, l'incident était clos et les affaires avaient repris. Ignazio Cassis a déclaré: «Tout le monde fait du renseignement. C’est accepté, tant que la loi n’est pas enfreinte». Première leçon, on ne chatouille pas un ministre russe à la légère.

L'économie suisse d'abord

Dans un article du mois de juin, titré «Der Undiplomat» le magazine «Bilanz» illustre à quel point Ignazio Cassis apprécie peu les milieux de la diplomatie, leur préfèrant les milieux économiques. Ainsi a-t-il lancé son projet: «Vision de la politique étrangère de la Suisse à l’horizon 2028» avec des personnalités comme Peter Voser d'ABB et Thomas Wellauer de Swiss Ré. Il a aussi placé l'ancien directeur de Nestlé, Peter Brabeck, à la tête de la récente «Fondation Geneva Science and Diplomacy Anticipator», qui doit donner une nouvelle impulsion diplomatique à la Suisse.

Une multitude de petites crises

En deux ans, Ignazio Cassis a dû essuyer des critiques pour sa remise en cause de l'institution onusienne l'UNRWA en Palestine, emboîtant le pas à Donald Trump pour faire plaisir aux Israéliens. Sa visite à Glencore en Zambie et son rétropédalage avec le cigarettier Philip Morris pour l'exposition universelle de Dubaï sont deux autres couacs impliquant des grandes sociétés helvétiques. Enfin, sa position au Conseil fédéral pour assouplir les conditions de ventes d'armes aux pays en guerre a finalement été contrée au Parlement.

Le Pacte sur les migrations

Comme on ne s'improvise pas diplomate, Ignazio Cassis se plaît à dire qu'il veut faire de la politique extérieure de la Suisse un enjeu de politique intérieure. La façon dont le Pacte sur les migrations de l'ONU a été lâché est symptomatique de cette voie. Il a suffi que l'UDC hausse le ton, pour que le ministre se ravise. Après une forte implication de la Suisse dans ce projet, il est devenu comme un pacte empoisonné. Le Traité sur l'interdiction des armes nucléaires (TIAN) n'a pas eu beaucoup plus de chance, puisque malgré les injonctions du Parlement, Ignazio Cassis met les pieds au mur pour que la Suisse ne le signe pas.

Rupture avec Burkhalter

Ignazio Cassis mène une diplomatie au service de l'économie et d'intérêts pas toujours transparents. C'est une rupture avec son prédécesseur Didier Burkhalter, qui mettait son énergie au service de la tradition humaniste et pacifiste de la Suisse. Comme avec Sergueï Lavrov, Ignazio Cassis veut montrer qu'il y a des crocs sous son sourire d'apparat. Mais la Suisse peut-elle mordre? C'est une autre questions.

Un bilan trop à charge

Ce changement plaît à droite, mais il interpelle ou déplaît au centre et à gauche. Ce qui manque peut-être dans ses deux années de fonction, ce sont des éléments plus positifs qui compensent cette suite un peu dissonante, il manque des moments de grâce... Mais Ignazio Cassis devrait rester bien assis. Le Parlement ne devrait pas l'arrêter sur son chemin de commis-voyageur de la Confédération, quitte à cadrer ses improvisations. A moins que les services secrets russes en décident autrement...

Eric Felley

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