Original - Il a fait des fortins militaires son dada
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OriginalIl a fait des fortins militaires son dada

À Movelier (JU), Norbert Broquet a répertorié les ouvrages militaires pour le plaisir: il les a photographiés autour de chez lui, sur le Haut-Plateau, depuis six ans.

par
Vincent Donzé
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Les fortins sont la passion de Norbert Broquet.

Les fortins sont la passion de Norbert Broquet.

Lematin.ch/Vincent Donzé
Ce citoyen de Movelier a répertorié les ouvrages militaires…

Ce citoyen de Movelier a répertorié les ouvrages militaires…

Lematin.ch/Vincent Donzé
…avec une passion dévorante, à 80 ans.

…avec une passion dévorante, à 80 ans.

Lematin.ch/Vincent Donzé

Des fortifications militaires, il y en a en veux-tu en voilà, construites pendant la Deuxième Guerre mondiale le long de la frontière française pour s’opposer à l’occupant allemand. Né en 1941, Norbert Broquet était trop jeune pour voir son père cordonnier être engagé comme chef d’équipe à Mettemberg, avec des paysans qui ne savaient pas lire un plan. C’est pourtant lui qui lui a mis le fil à la patte, un fil qui a tenu bon 70 ans: ce technicien en télécommunications à la retraite s’est mis en tête de répertorier tous les ouvrages militaires de sa région.

«Je ne suis pas un fan du monde militaire, mais j’aime le patrimoine et sa sauvegarde m’importe beaucoup», martèle le retraité «un peu historien». Dans son jardin potager, les oignons alignés comme des soldats témoignent de sa méticulosité, pas d’un militarisme.

Simple soldat, il a été fait tireur d’élite avec un mousqueton à lunettes, mais c’était uniquement pour son aptitude au tir, lui qui a travaillé toute sa vie dans les télécommunications. «Je suis polyvalent, à l’aise aussi bien avec une souris d’ordinateur qu’avec une tronçonneuse», glisse-t-il.

Secret-défense

Attablé dans sa cuisine, Norbert Broquet résume d’un trait son projet un peu fou: «Autrefois secret-défense, aujourd’hui presque oubliés». Dans son inventaire, 42 ouvrages sont décrits en 271 pages et 251 photos. «Dans ma mémoire de gosse, je me souviens du baraquement de mon père lorsqu’il était mobilisé comme mineur au col de Mettemberg.

«Entre-temps, il lui est arrivé d’autre part de devoir ferrer des bottes pour l’armée pendant toute une nuit», glisse-t-il. De la guerre, il garde le souvenir des bombardiers égarés, qui avaient franchi la frontière et volaient à une très basse altitude, faisant vibrer les fenêtres et provoquant une vraie frayeur. Il se souvient également de l’obscurcissement qui consistait à la mise en place de toiles noires devant les fenêtres afin de ne laisser filtrer aucune lumière vers l’extérieur.

GPS et jumelles

Obtenir des coordonnées classées auprès d’Armasuisse n’a pas été facile et l’armée n’a rien facilité, mais la tâche la plus rude l’attendait dans le terrain, avec son GPS et ses jumelles: «Pour faire des photos des embrasures, il faut se placer devant le fortin. J’ai rampé dans les ronces, escaladé des falaises…», dit-il. Il a pris de «gros risques» et n’a renoncé qu’une fois dans une coupe de bois, par peur de se rompre le cou dans les branchages abandonnés.

Un copain a engagé un drone, mais inutilement, dans un terrain boisé. C’est dans le terrain qu’il fallait évoluer. Heureusement, le risque de tomber sur de la munition était nul.


Canons, mitraillettes, fusils: Norbert Broquet a illustré l’armement contenu dans les fortins, mais aussi les lignes de tir. Un dispositif achevé en 1943 qui n’a pas servi, mais dont l’ennemi a su tenir compte.

Trouver un éditeur

Son souhait désormais, c’est de trouver un éditeur avec cet argument: «On doit avoir un profond respect pour le travail réalisé à la frontière par des militaires et des civils, tous ces pauvres gens qui ont bossé avec des pioches et des pelles. Ces fortifications dans la forêt ont fait notre puissance de résistance», dit-il.

À Bourrignon, des Juifs d’un camp d’internement ont été employés pour édifier un barrage antichars. Sa région est celle où se concentrent le plus de fortins entre Bâle et Genève: «Le terrain boisé et accidenté constituait un barrage naturel qu’on pouvait fortifier sans être vu. C’était pratiquement l’équivalent de la ligne Maginot, construite par la France le long de sa frontière», indique Norbert Broquet.

Bloquer les cols

«Pleigne, Bourrignon, Movelier et Mettemberg: il fallait bloquer les cols, protéger les barrages antichars par des fortifications. De l’autre côté du massif des Rangiers, l’Ajoie plus plane n’a pas été défendue: elle aurait été sacrifiée», ajoute-t-il.

Quand il a reconstitué la mort du capitaine Maurice Moeckli, tombé dans un fortin, il s’est souvenu avoir assisté accompagnant son père, le 8 avril 1946 à la pose d’une plaquette commémorative à Pleigne au lieu-dit «Les Prés sur la Croix», une cérémonie qui l’a fort impressionné à l’âge de cinq ans.

Dans son recueil, Norbert Broquet a incorporé le récit d’un vétéran né en 1924, Léon Joseph Broquet, engagé à 16 ans dans la construction d’un barrage antichar pour 60 centimes de l’heure. «Vieil homme recru de fatigue et d’épreuves, c’est pour moi une fierté d’évoquer ces années», écrit-il. Dans son récit, «C’est la guerre, tout près. La France vacille».

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