Épidémie: «Il faut dépister les enfants avant de rouvrir les écoles»

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Épidémie«Il faut dépister les enfants avant de rouvrir les écoles»

Pour Philippe Eggimann, médecin, il n'est pas prouvé, comme l'affirme le Conseil fédéral, que les enfants ne peuvent pas transmettre la maladie.

par
lematin.ch
La Société pédagogique vaudoise appelle à ne pas ouvrir les écoles le 11 mai, tant qu'on n'a pas de données scientifiques fiables.

La Société pédagogique vaudoise appelle à ne pas ouvrir les écoles le 11 mai, tant qu'on n'a pas de données scientifiques fiables.

Keystone

Alors que la prudence est plutôt de rigueur lors des conférences de presse du Conseil fédéral, une affirmation plutôt osée a été faite jeudi 16 avril par Alain Berset, qui justifiait l'intention de rouvrir les écoles le 11 mai. «Ce que nous savons du virus, et ce n'est pas infirmé pour l'instant, c'est au contraire de plus en plus confirmé semble-t-il, c'est que les enfants, notamment les plus jeunes n'attrapent tout simplement pas la maladie et sont de très mauvais vecteurs.»

Une déclaration du ministre de la Santé appuyée juste après par Daniel Koch, le Monsieur coronavirus de l'Office fédéral de la santé (OFSP) qui, lui, a carrément affirmé que «non seulement ils ne tombent pas malades, mais ils ne sont pas non plus infectés, donc ce ne sont vraiment pas des vecteurs de la maladie. S'il y a quelque chose de positif sur cette épidémie, c'est cette nouvelle que les enfants ne sont vraiment pas touchés.»

Très peu de données

«Un constat qui a pour le moins surpris l'infectiologue que je suis», nous dit Philippe Eggimann, président de la Société vaudoise de médecine. «Si l'on se base sur le peu de littérature scientifique sur le sujet, qui se réfère essentiellement à des données chinoises qui concernent surtout les cas hospitalisés, les enfants semblent en effet moins touchés et n'ont souvent pas ou très peu de symptômes. Mais qu'ils soient vecteurs ou non du coronavirus, ça on l'ignore.»

Ce manque d'informations sur les enfants est dû au peu d'études réalisées auprès d'eux. «Sans doute parce qu'ils ne présentent pas de maladie sévère et qu'on a plutôt eu tendance à dépister les personnes à risque», estime le médecin vaudois. Mais dire que les enfants ne sont vraiment pas touchés est faux, il y a eu des contaminés et des malades.

Des études «non publiées»

Sur quoi s'appuie Daniel Koch pour être aussi catégorique? «Sur les déclarations et études d'infectiologues pédiatriques qui n'ont pas encore été publiées», nous répond le service de presse de l'OFSP, et sur deux autres dont il nous transmet les liens. Et qui ne font que répéter que les enfants sont «moins touchés», l'une constatant même la transmission du virus à un adulte par un enfant!

Et ce vendredi après-midi, Daniel Koch se présentant à nouveau devant la presse a certes un peu nuancé ses propos, disant que les enfants «n'étaient pas de grands vecteurs de la maladie» et que la grande majorité d'entre eux n'étaient même pas contaminés. Mais il a insisté: «Conscient de nos responsabilités, il est tout à fait possible d'envisager la réouverture des classes primaires», répétant face aux nombreuses questions qu'il tient ses informations «de discussions avec des pédiatres et d'études pas encore publiées.»

Pour Philippe Eggimann, la décision du Conseil fédéral d'une possible réouverture des écoles le 11 mai ne se base donc pas sur des données scientifiques, elle est politique. «Il est urgent d'effectuer des tests sérologiques sur les enfants avant cette date,car il faut être sûr qu'ils ne sont pas vecteurs potentiels avant de les renvoyer à l'école. Et je peux vous dire que les hôpitaux suisses n'ont pas eu le temps de faire de telles études». Des précautions qui semblent indispensables pour la santé des enfants, bien sûr, même s'ils ne sont pas les plus touchés, mais aussi pour ceux qui font partie des groupes à risques, ceux qui ont des parents à risques, sans oublier évidemment les enseignants.

«Ne les confiez pas aux grands-parents!»

Daniel Koch a reconnu lui-même ne pas être sûr à 100% que l'enfant n'est pas un vecteur de la maladie puisqu'il a dit aujourd'hui qu'il ne fallait toujours pas les confier à la garde des grands-parents, «par précaution».

Interrogés sur le sujet des enfants vecteurs ou non, les HUG nous répondent que, «selon nos épidémiologistes en pédiatrie, on sait à ce stade, que les enfants de tous âges peuvent être infectés, mais nous n'avons pas connaissance de transmission d'un enfant à un autre enfant ou à un adulte. Ce qui semble être clair, c'est que les enfants ne sont probablement pas un vecteur majeur de la transmission.» Et de nous transmettre une étude à paraître en mai, certainement l'une de celle à laquelle Daniel Koch fait référence. Mais où l'on peut tout de même lire que si les enfants ne semblent pas être un grand réservoir pour une nouvelle épidémie, leur degré d'importance dans la transmission du virus reste toutefois «incertaine».

Appel vaudois à ne pas ouvrir les écoles

Ce flou artistique, ou plutôt scientifique, inquiète. Notamment la Société pédagogique vaudoise, principal syndicat des enseignants du canton, qui appelle aujourd'hui le Conseil d'État vaudois à ne pas ouvrir les écoles le 11 mai. Car pour elle, une telle décision de retour en classe ne devrait être prise qu'en se basant notamment sur des «donnés scientifiques fiables». Même son de cloche du côté de la Société vaudoise de pédiatrie, qui est certes pressée que les enfants puissent retourner à l'école, mais pas tant que toutes les précautions n'ont pas été prises.

La France va mener une étude

En France, un pédiatre a lancé une étude sur 600 enfants pour savoir dans quelle mesure ils sont vecteurs ou pas (ou peu). L'une des raisons notamment avancée sur Franceinfo pour expliquer une éventuelle faible propagation par les plus jeunes est le fait que, asymptomatiques, ils ne toussent pas donc n'éjectent pas de gouttelettes porteuses du virus. Mais qu'en est-il des éternuements?

Enfin, l'Italie semble ne pas vouloir suivre la France et la Suisse, la ministre de l'Éducation, Lucia Azzolina ayant dit au «Corriere della Sera» qu'au vu de la situation actuelle du pays, la réouverture en mai semble de plus en plus compromise. Elle dit ne pas aimer l'idée que les élèves doivent porter un masque à l'école et qu'il serait pratiquement impossible de faire respecter la distance sociale aux enfants.

Michel Pralong

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