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InsoliteIL VEND UN PICASSO À 50 FRANCS

Pour son anniversaire, QoQa.ch tente un pari fou: proposer à 40 000 Suisses de participer à l’acquisition d’un véritable tableau de maître. Coulisse d’une vente à plus de 2 millions.

par
Fabien Feissli

C’est devenu une tradition. Chaque année depuis douze ans, pour sa semaine anniversaire, le site communautaire de vente en ligne QoQa.ch propose à ses membres des offres déjantées à prix cassé. Après les montres de luxes et les voitures de rêve, il paraissait impossible de faire mieux. Mais c’est mal connaître Pascal Meyer, le fondateur de l’entreprise romande. «C’est le plus grand coup de l’histoire de QoQa, un truc qui n’a jamais été fait avant», s’enthousiasme-t-il, assis dans le TGV qui doit le mener jusqu’à Paris

Dans la capitale française va se jouer une étape décisive de son nouveau plan secret. Entre le café et le croissant, le Jurassien dévoile les contours d’une offre qu’il prépare depuis plus d’un an. «En Suisse, seuls quelques privilégiés possèdent une grande partie des œuvres d’art. Je trouve ça injuste, au final, l’art devrait appartenir à Monsieur et Madame tout le monde», pointe-t-il. En septembre 2016, il a donc eu une idée complètement folle: proposer à sa communauté de participer à l’acquisition d’un tableau de maître. Mais pas n’importe lequel. «Quand je m’intéresse à un domaine, je cherche toujours le produit le plus compliqué à obtenir…», détaille-t-il avant de s’interrompre au passage de deux sexagénaires dans le couloir à côté de son siège.

«Une force communautaire»

Pascal Meyer est méfiant. La veille encore, il a cru que son stratagème avait été percé à jour. Le danger écarté, il reprend. «On a eu plusieurs propositions ces derniers mois, mais quand j’ai entendu parler du «Buste de Mousquetaire» de Picasso, c’était évident pour moi que c’était celui qu’on devait prendre. Picasso, c’est le nom qui vient en premier à l’esprit quand on parle d’art. Et la devise des mousquetaires est la même que celle de la Suisse: un pour tous et tous pour un.»

Car voilà bien la stratégie que Pascal Meyer veut appliquer pour réussir son coup. Depuis hier soir minuit, QoQa.ch propose donc à sa communauté de participer à l’acquisition de l’œuvre en achetant des parts pour 50 francs pièce. Au total, le site souhaite en écouler plus de 40 000 d’ici à samedi soir pour réunir la somme minimale de 2 millions nécessaire à la réalisation de l’opération. Comme il est hors de question de découper le tableau en milliers de petits morceaux, celui-ci sera mis gracieusement à disposition des musées helvétiques pour que chaque contributeur puisse le voir gratuitement à proximité de chez lui. «Il y aura leur nom affiché à côté et ils seront également consultés pour toutes les décisions importantes, notamment pour savoir où est-ce qu’on va l’exposer ou par exemple, s’ils veulent le revendre», détaille Pascal Meyer en se préparant à descendre du train.

«Le pire élève d’histoire de l’art»

Dans un tel cas, chacun sera remboursé de sa mise de départ et l’éventuelle plus-value pourra, au choix, être versée à différentes œuvres de charités, choisies par les contributeurs, ou reversées à ces derniers sous forme de bons cadeaux QoQa. De son côté, l’entreprise romande prendra en charge tous les frais de transport et d’assurance. «Dans cette affaire, on ne gagne rien, on ne perd rien. Pour nous, c’est l’occasion de montrer qu’on est une vraie force communautaire. Et bien sûr, indirectement, cela devrait avoir un écho positif pour nous», reconnaît le Jurassien en s’engouffrant dans le métro.

Une fois au centre-ville, il retrouve l’experte qui a déniché l’œuvre chez un collectionneur français. Celle-ci voit dans la démarche de QoQa.ch une manière intéressante de démocratiser l’art. «Cela n’a jamais été fait. Ils prennent un risque, mais c’est une bonne chose parce que, normalement, ces pièces disparaissent dans les collections privées. C’est bien qu’elles puissent être accessibles au grand public», analyse Sophie* qui préfère rester anonyme. La spécialiste souligne la difficulté de trouver une peinture de Picasso à vendre à un prix correct. «Grâce à son réseau, elle nous a beaucoup aidés. Le marché de l’art est très obscur avec beaucoup de gens pas très sérieux et des risques de se faire avoir», approuve Pascal Meyer qui a peu à peu appris à appréhender ce milieu. Pourtant, ce n’était pas gagné. «À l’école, j’étais le pire élève d’histoire de l’art», rigole-t-il. D’ailleurs, il admet avec franchise qu’il n’a toujours pas de réelle passion pour un domaine qu’il peine encore à apprécier à sa juste valeur. «Moi, ce qui me plaît, c’est de casser les codes. On reste toujours dans cet esprit de rendre accessible quelque chose d’inaccessible. Le fait qu’un campagnard jurassien comme moi puisse le faire montre bien que c’est possible.»

«Plus beau que je ne l’imaginais»

Tout en discutant, Pascal Meyer et Sophie s’arrêtent devant une petite porte verte et anonyme du centre-ville. À l’intérieur, un employé les guide dans un couloir, fait tourner sa clé dans une serrure et pousse le battant renforcé avant de s’écarter. Enfin, le Picasso est là, accroché sur un mur blanc. Pas très grand mais attirant tous les regards. Son visage de mousquetaire, ses larges moustaches et son nez proéminent sont illuminés de toutes parts. Sans attendre, Pascal Meyer s’avance et examine la toile de très près. «Il est un peu bombé, non?» s’inquiète-t-il. Sophie le rassure rapidement avant de se mettre en quête du certificat d’authentification. Le Jurassien reste, lui, dans la petite pièce pour photographier le tableau avec son téléphone.

«C’est impressionnant de le voir en vrai. Je suis méga fan, il nous a donné du fil à retordre, il y a eu beaucoup de rebondissements ces dernières semaines», sourit-il. Et ce n’est pas fini. Sophie revient avec une mauvaise nouvelle: craignant que le certificat original ne se perde en route, le vendeur ne l’a pas expédié. Il l’amènera finalement en personne depuis le sud de la France le soir même.

Pascal Meyer, lui, ne s’en inquiète pas trop. «Je suis rassuré, parce que le tableau est plus beau que ce que je ne l’imaginais. Maintenant, je n’ai plus trop d’appréhension, je pense que tout va bien se passer», souffle-t-il. Pourtant, il lui reste encore à convaincre plus de 40 000 Suisses de contribuer à son projet à hauteur de minimum 50 francs. «Je suis confiant, persuadé que les gens seront sensibles à notre démarche. Et quand on voit le nombre de personnes qui se connectent sur notre site chaque jour, je pense que c’est tout à fait possible», assure-t-il en quittant la galerie.

Ultime défi pour lui, donc, ne rien dévoiler jusqu’au dernier moment. «Ça, j’ai l’habitude, je passe mon temps à garder des secrets. Parfois c’est difficile, surtout que j’ai tendance à faire un peu trop confiance, mais j’ai heureusement des collègues beaucoup plus méfiants. En douze ans, il n’y a jamais eu de fuites», confie-t-il. Et, déjà, il se projette sur les offres des prochaines années. Car des idées folles, il en a encore en réserve. «L’un de mes rêves serait de pouvoir donner accès à la propriété sans se ruiner à tout le monde. J’y travaille, je vais me battre pour.»

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