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FéminismeIl y a 20 ans, Ruth Dreifuss évinçait Christiane Brunner

L'éviction historique de la Genevoise Christiane Brunner en faveur de sa compatriote Ruth Dreifuss au Conseil fédéral le 10 mars 1993 avait suscité une mobilisation sans précédent en Suisse.

Le 10 mars 1993, Ruth Dreifuss et Christiane Brunner sont photographiées au Palais fédéral peu avant les élections.

Le 10 mars 1993, Ruth Dreifuss et Christiane Brunner sont photographiées au Palais fédéral peu avant les élections.

Archives, Keystone

Le 10 mars 1993, la socialiste Ruth Dreifuss était élue au Conseil fédéral à la place de son homologue Christiane Brunner. Il s'agit de l'«un des moments les plus forts de ma vie politique», se souvient «la femme à la broche soleil».

C'était une «tragédie grecque» avec des gagnants et des perdants. «Deux personnes ont pour ainsi dire été sacrifiées pour mon élection», estime Ruth Dreifuss. Le Neuchâtelois Francis Matthey avait en effet été élu par le Parlement au détriment de Christiane Brunner lors du premier scrutin le 3 mars. Il se retirera une semaine plus tard

Leurs ambitions personnelles ont été sacrifiées sur l'autel d'un objectif primordial: une femme au Conseil fédéral, explique celle qui est devenue la première présidente de la Confédération.

«Ruth a été candidate de manière délibérée en sachant que je ne serais pas élue», regrette Christiane Brunner qui aura été successivement conseillère nationale et conseillère aux Etats entre 1991 et 2007.

«Il aurait été intéressant de voir comment l'élection se serait déroulée si elle ne s'était pas présentée», poursuit-t-elle. Mais «je savais que cette double candidature signifierait ma non-élection».

Une mobilisation historique

Vingt après, cette élection constitue encore pour Christiane Brunner «un des moments les plus animés et forts» de sa vie politique. A cela s'ajoute une campagne extrêmement mouvementée, marquée par des critiques virulentes à son égard.

Son «look», sa famille recomposée, son avortement, tout est passé au crible. La presse ira même jusqu'à évoquer une photo d'elle nue sur une table en joyeuse compagnie, rappelle l'ancienne présidente du Parti socialiste.

Paradoxalement, ce traitement médiatique et son éviction susciteront une vague d'indignation et de mobilisation sans précédent. «C'est fou ce que cette non-élection a permis d'atteindre», ironise la figure de proue de la lutte féministe, première femme à diriger la FTMH, le syndicat de l'industrie, de la construction et des services.

Outre l'émotion suscitée, les deux Genevoises soulignent en effet ce gigantesque mouvement de solidarité et de révolte. Il y avait des manifestations partout, dans toutes les villes, se remémorent-elles. «Il y a eu une prise de conscience magnifique, une grande résistance», s'enthousiasme Christiane Brunner. Sa défaite a donné aux femmes envie de s'engager davantage.

Et Ruth Dreifuss d'abonder: partout les gens sont descendus dans la rue, du jamais vu pour une élection au Conseil fédéral. Quelque 10'000 personnes manifesteront sur la Place fédérale à Berne. Comme s'il s'agissait d'une suite de la grève des femmes de 1991, dont Christiane Brunner était l'organisatrice, relève l'ancienne conseillère fédérale, âgée de 73 ans.

«Le chemin est encore long»

Et le statut des femmes aujourd'hui? «Nous sommes à mi-chemin», admet Ruth Dreifuss. Celles qui se considéraient comme des «sœurs jumelles» reconnaissent en revanche des progrès considérables depuis l'introduction du droit de vote des femmes en 1971.

Les objectifs ont évolué, explique Christiane Brunner, âgée de 65 ans, aujourd'hui retraitée. Avant, la bataille se concentrait sur le droit des femmes, maintenant c'est la compatibilité entre travail et famille qui est évoquée. Les buts sont davantage sociétaux, comme la volonté des femmes d'occuper des fonctions dirigeantes, même à temps partiel.

L'émancipation masculine aussi

L'émancipation masculine devrait également être encouragée, plaide Ruth Dreifuss. Les hommes devraient se libérer des rôles sociaux dans lesquels ils sont confinés. Beaucoup de pères voudraient s'occuper plus de leur famille, mais se sentent sous pression sur le plan professionnel.

Briser ces vieux carcans pour permettre aux femmes de mieux s'émanciper. Les femmes ont certes davantage de possibilités, mais les exigences à leur égard ont également augmenté - sans qu'il y ait pour autant les conditions-cadres adéquates pour y répondre, observe Ruth Dreifuss. «Le chemin est encore long».

(ats)

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