Tendance: Ils demandent l'aumône via le crowdfunding
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TendanceIls demandent l'aumône via le crowdfunding

Les Suisses sont toujours plus nombreux à appeler à la générosité des internautes pour payer leurs factures. Avec un succès mitigé.

par
Sarah Zeines
Les «au secours» fourmillent sur le Net.

Les «au secours» fourmillent sur le Net.

Stocklib

J'ai besoin d’argent pour régler mes dettes.» Cet appel au secours, posté ce printemps en anglais par un Genevois sur le site de financement participatif GoFundMe, a le mérite d’être clair. Il est loin d’être le seul. «Bonjour. J’ai 20 ans et j’ai 18 900 francs de dettes à cause de mon père, a récemment écrit un autre internaute, domicilié à Chandolin (VS), sur le même site. Nous n’avons jamais eu beaucoup d’argent. Comme je dois désormais rembourser cette somme, je vous demande de m’aider.»

Sur d’autres plates-formes, les demandes pleuvent également, photos de famille larmoyantes à l’appui. «Malgré mes deux emplois, j’ai galéré pour nourrir mon épouse et mon enfant, déplore un Sud-Africain domicilié à Zurich, sur Gogetfunding.com. Nous avons vécu en Allemagne avec un budget de 6 euros par jour, puis avons été victimes d’une entreprise corrompue, une fois que ma femme a trouvé un emploi en Suisse.» Contrairement à d’autres, l’homme a tout de même réussi à toucher une audience, qui lui a versé 105 francs au total, pour l’heure.

Internautes agacés

Devenue monnaie courante pour de nombreux Suisses, la demande d’aumône sur les sites de financement participatif a de quoi agacer. D’autant plus dans un univers originellement destiné au subventionnement en ligne de projets d’ordre professionnel, artistique ou humanitaire. «Le problème de ce type de tentatives de crowdfunding est qu’il se rapproche beaucoup de la mendicité dans la rue et obéit aux mêmes règles, la pitié en moins, analyse Olivier Moeschler, sociologue et chercheur associé à l’Université de Lausanne. Les internautes seront probablement moins enclins à donner à quelqu’un qui a les moyens, à savoir les techniques et les compétences, de lancer un crowdfunding pour régler ses dettes, plutôt qu’à quelqu’un dont le fait même de mendier dans la rue montre qu’il est tombé bien bas.»

Selon le sociologue, la pratique ne risque pas de gagner en popularité au fil des années. «Ce genre de demande va avoir de la peine à trouver preneur et va, de ce fait, diminuer voire disparaître», présage-t-il.

Phénomène croissant en Suisse

Les considérations du chercheur résonnent chez les spécialistes du secteur. «De nombreux internautes pourraient entamer une campagne sous la rubrique médicale de notre site, car ils souhaitent régler une dette liée à une blessure ou à un traitement, reconnaît ainsi une porte-parole du site Gogetfunding.com. Il en va de même pour des animaux de compagnie ou des participations à des concours.»

Or de nombreuses annonces ne passent même pas l’étape de la publication. «Toute campagne de récolte de dons dénoncée comme étant suspecte est gérée par notre équipe. Il faut aussi noter qu’en dehors du cercle privé d’un crowdfunder de ce type, il y a peu de chances de succès. Les inconnus ont tendance à verser des dons à des projets établis.»

Certains sites anglophones se sont spécialisés dans le règlement des dettes personnelles, à l’instar de Donation Crowdfunding ou Charity Navigator. Sur les supports helvétiques, l’offre en la matière prend également l’ascenseur depuis peu. Notamment en matière de crowdlending, phénomène qui consiste à verser des prêts aux internautes endettés et à l’origine de projets concrets.

Le 5 juillet 2017, la modification de l’ordonnance sur les banques (FinTech) a réglementé les entreprises FinTech qui proposent des services en dehors du champ d’activité traditionnel du secteur. «Les sites spécialisés se multiplient en Suisse, explique le Dr Vincent Pignon, président de la Swiss Crowdfunding Association. Les demandes de dons individuels sont pour leur part moins encadrées, même si le rôle des plates-formes de financement participatif, contrairement aux réseaux sociaux, est de délivrer une due diligence appropriée et de vérifier que les dons au profit des causes mises en avant soient honnêtes.» En clair, la charité en ligne peut parfois finir entre de mauvaises mains.

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