Bienne: «Ils lui ont arraché ses boucles d’oreilles»
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Bienne«Ils lui ont arraché ses boucles d’oreilles»

Une mobilisation s’élargit pour la famille d’une Rom qui raconte par la voix d’une enseignante son parcours fait de mariage et de mendicité forcés.

par
Vincent Donzé
À Moutier, Christine Herzig Gaulaz (à g.) et Sabrina Petrillo encadrent la famille Rom, composée d’enfants de 7 à 13 ans.

À Moutier, Christine Herzig Gaulaz (à g.) et Sabrina Petrillo encadrent la famille Rom, composée d’enfants de 7 à 13 ans.

«Biel Bienne», Joël Schweizer

Une Rom de 48 ans avec onze enfants dont cinq à sa charge a raconté son parcours de vie à l’hebdomadaire «Biel Bienne», par la voix d’une enseignante. «Je ne veux plus être une valise!» a déclaré cette expatriée renvoyée en Serbie, un pays qu’elle ne connaît pas et où elle craint des représailles de son clan.


Z. est dépourvue de papiers d’identité depuis sa naissance le 1er janvier 1973, au sein d’une famille orthodoxe. Jamais scolarisée, elle a voyagé avec sa mère en Yougoslavie pour mendier et lire les lignes de la main, avant d’être mariée religieusement deux fois de force.

Demande d’asile refusé

Il y a trois ans, Rebecca a décidé de se sédentariser et de s’émanciper. À Moutier (BE), elle a déposé une demande d’asile qui sera refusée. Commentaire du conseiller municipal Pierre Sauvain, en charge des écoles et des affaires sociales: «Cette famille, s’est particulièrement bien intégrée et les enfants ont eu un début de parcours scolaire prometteur et sans histoires».

Le Conseil municipal s’est mis à disposition pour trouver une solution qui permettrait à cette famille de trouver «la stabilité, la sécurité et l’instruction dont ils ont besoin». L’Exécutif se déclare disposé à mettre un logement à disposition de la mère et de ses enfants «afin qu’ils puissent reprendre une vie plus normale et avoir des perspectives d’avenir à Moutier».

Indices de persécution requis

«Ses enfants font preuve de beaucoup d’intelligence. Ils n’ont pas de problème de discipline», renchérissent la directrice adjointe de l’école primaire Monia König et l’assistante sociale Sandra Petrillo. Peine perdue: la Suisse n’entre pas en matière sur les demandes d’asile ou les recours émanant d’un requérant issu d’un État qualifié de «sûr», à moins qu’il n’existe des indices de persécution.

Z. et sa famille ont été placées par l’Office fédéral des migrations dans un container du quartier biennois de Boujean, en vue de leur expulsion en Serbie. «C’est oublier un peu vite que les Roms y sont souvent victimes de tracasseries administratives de fonctionnaires qui ne les aiment pas», s’indigne Christine Herzig Gaulaz, une enseignante de Corgémont devenue la protectrice de Rebecca. Le sort des enfants l’inquiète particulièrement: «Pas moins de 90% des enfants roms de Serbie ne sont pas scolarisés, parce que leurs parents n’ont pas de papiers officiels».

Un comité de soutien aura pour but d’obtenir un permis humanitaire. Dans son costume de député bernois, le journaliste de «Biel Bienne» Mohamed Hamdaoui a déposé une intervention au Grand Conseil pour prier le gouvernement cantonal d’intervenir «dans les limites de ses compétences» auprès du Secrétariat d’État aux migrations. «De nombreuses ONG comme Amnesty International ou Human Rights Watch insistent sur le fait que les membres de la communauté Rom subissent dans ce pays des brimades ou des formes de persécution», écrit-il à propos de la Serbie.

Le témoignage de l’enseignante

«Z. est née le 1er janvier 1973 dans l’ancienne Yougoslavie, dans la région de Pirot, en Serbie. Elle est née dans une famille rom de religion orthodoxe et n’a pas été déclarée à sa naissance. Elle ne possède aucun papier. Elle n’a jamais été à l’école et a voyagé avec sa maman dans l’ensemble de la Yougoslavie, pour mendier et lire les lignes de la main. À 13 ans, elle a été mariée religieusement avec un Rom d’Italie, et a donc quitté définitivement la Serbie».

«À 15 ans, elle a été mariée une seconde fois avec un Rom de 12 ans, R., toujours en Italie. Elle a commencé à voyager dans toute l’Europe avec sa famille. Jusqu’en janvier 2018, elle a circulé en Belgique, Allemagne, Italie, Espagne, France. Elle a eu son premier enfant vers 16 ans. Elle a mis onze enfants au monde. Les six plus grands ne sont plus avec elle. Nés en France, en Espagne et en Italie, cinq petits entre 13 et 7 ans (quatre garçons et une fille, M.) vivent avec elle».

«Soumise au père puis au mari»

«En 2018, elle a décidé de ne plus vivre de mendicité et de vols. Elle ne veut pas de cette vie pour ces plus jeunes enfants. Elle leur souhaite une vie stable, sédentaire, une bonne scolarité. Elle dit que la vie d’une femme rom est un esclavage durant toute la vie: soumise au père qui oblige à voler, puis au mari qui prend le relais. Dans le clan, les hommes ordonnent aux femmes et aux enfants de voler, mais ne le font pas eux-mêmes. Jusqu’ici, ses plus jeunes enfants ont échappé à cette situation».

«Son mari est d’abord venu avec elle et les petits en Suisse, puis il l’a quittée. Elle a pensé qu’en Suisse, elle pourrait échapper au clan auquel elle appartient. Son souhait est de ne jamais y retourner. Il y a environ huit ans, son mari l’avait quittée pour une autre femme et elle était seule en Italie, avec ses enfants. Elle était enceinte de G., le dernier, lorsque des hommes représentant le chef du clan sont venus pour la «reprendre en main». Comme elle refusait la prostitution, ils lui ont arraché ses boucles d’oreilles, trois à l’oreille gauche et une à droite. Elle a actuellement les oreilles encore très déchirées. Ils ont ensuite voulu la marquer au visage avec un cutter, mais elle s’est protégée avec ses avant-bras qui portent de nombreuses cicatrices».

Menaces réitérées

«Début avril 2019, ils sont venus à Bienne et l’ont abordée dans la rue lui ordonnant de réintégrer le clan, sinon il kidnapperait les enfants et la mettrait sur le trottoir. En novembre 2019, elle les a de nouveau rencontrés dans la rue à Moutier, où elle avait été transférée. Ils l’ont de nouveau menacée. Elle a très peur pour ses enfants et surtout pour M. qui a 12 ans et qui approche de l’âge d’être mariée…».

«Les enfants ont été scolarisés pour la première fois de leur vie en Suisse pendant deux ans et ils font preuve de beaucoup d’intelligence. Ils n’ont pas de problème de discipline. Ils sont très motivés et M. et D. font des progrès remarquables. Z. a des ennuis de santé, des problèmes cardiaques. C’est une femme très courageuse, très déterminée, même si actuellement, les refus de la Suisse et l’énergie déployée pour pouvoir sortir de sa situation l’ont épuisée».

«Se poser enfin»

«Elle est très dépressive. Elle souhaite une vie calme. Elle aimerait travailler et nous avons fait quelques demandes qui ont malheureusement échoué. Son rêve est d’être en sécurité avec ses enfants, de se poser enfin quelque part et de devenir le plus possible indépendante financièrement. C., le frère jumeau de M., a une pathologie au foie. Il doit être suivi régulièrement. Une de ses filles aînées a quitté le clan et vit (difficilement) en France. Z. ne parle pas le serbe, mais parle et écrit l’italien en autodidacte. Elle parle aussi l’espagnol, elle comprend le français et le parle de mieux en mieux, et bien sûr elle parle le sinti».

«En mars 2020, suite à une lettre qui lui signifiait son transfert de son appartement de Moutier au centre de réfugiés de Boujean, à Bienne, elle a fui en France afin d’y retrouver un de ses fils aînés, E., qui est en couple avec une Rom de nationalité française et qui possède un permis en tant que parent d’enfants français. Après quelques mois, la France l’a reconduite à la frontière Suisse, avec les cinq enfants mineurs».

Divers placements

«Elle a été placée à Aarwangen (BE) pour quelques mois, puis transférée à Boujean, où elle n’est restée que quelques jours. En effet, elle a un frère et une sœur en Allemagne qui ont promis de l’aider. Elle y est donc partie en novembre 2020. Sa famille d’Allemagne n’a rien pu faire et elle s’est retrouvée avec ses petits dans un camp à Munchenglattbach. Après un transfert dans un autre camp à Hamm pendant deux semaines, la police allemande est venue les chercher le lundi 22 février 2021, à 5 heures du matin, pour la reconduire à Bâle. Depuis, elle se retrouve au centre de Boujean».

«En Serbie, il est particulièrement difficile d’obtenir des papiers officiels et les Roms sont en butte aux tracasseries administratives de fonctionnaires qui ne les aiment pas. D’après une étude récente, 90% des enfants roms de Serbie ne sont pas scolarisés, parce que leurs parents n’ont pas de papiers officiels. Pas de papiers officiels, pas d’argent, pas d’accès aux soins».

Tracasseries en Serbie

«L’Office des réfugiés a publié récemment une étude qui dénonce le comportement raciste des autorités serbes envers les Roms. Je pense que si Z. devait retourner en Serbie, cela serait catastrophique. Elle y serait seule avec ses enfants, ne parlant pas la langue, sans aide. Je pense qu’elle retomberait dans les griffes du clan. Malgré ces arguments, la Suisse a refusé d’entrer en matière et lui a refusé l’asile. Elle a du mal à reconnaître le statut d’apatride: «Elle est née en Serbie, donc retour en Serbie, pays qui n’est pas en guerre». C’est le hasard qui l’a fait naître à cet endroit, elle n’y a aucune attache et elle n’en parle pas du tout la langue».

«Z. est devenue mon amie et mon mari et moi l’aidons dans la mesure du possible. J’ai beaucoup d’admiration pour son courage. C’est une femme méritante et sincère dans son désir de donner une belle vie à ses enfants».

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