Actualisé 27.05.2019 à 14:00

«J'ai partagé le succès de la patinoire, je partage son échec»

Témoignage

La débâcle financière de l'Eisplanade a été attribuée à Bienne à l'initiateur du projet. Mais Kenan Sahin refuse l'habit de fossoyeur.

par
Vincent Donzé
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Kenan Sahin, à gauche, prend un selfie en compagnie du Conseiller fédéral Ignazio Cassis lors de la rencontre avec la population biennoise à la patinoire de L'Eisplanade, le vendredi, 12 janvier 2018, à Bienne.

Kenan Sahin, à gauche, prend un selfie en compagnie du Conseiller fédéral Ignazio Cassis lors de la rencontre avec la population biennoise à la patinoire de L'Eisplanade, le vendredi, 12 janvier 2018, à Bienne.

Cyril Zingaro, Keystone
Janvier 2018 à Bienne, la plus grande patinoire de Suisse avait des allures de piscine.

Janvier 2018 à Bienne, la plus grande patinoire de Suisse avait des allures de piscine.

DR
La couche d'eau de pluie n'enlevait rien à la féerie créée par l'éclairage qui balaie la glace et les environs, bien au contraire: les reflets s'en trouvaient renforcés.

La couche d'eau de pluie n'enlevait rien à la féerie créée par l'éclairage qui balaie la glace et les environs, bien au contraire: les reflets s'en trouvaient renforcés.

DR

Son comité l'a poussé à la démission en l'accusant de n'en faire qu'à sa tête. Initiateur à Bienne de la plus grande patinoire de Suisse, Kenan Sahin admet ses erreurs dans l'échec financier de cette réalisation féerique, mais refuse de porter le chapeau.

«J'ai partagé le succès de la patinoire, je partage aussi son échec», indique Kenan Sahin, affecté par les critiques. Fréquentée 70 000 fois en 75 jours, la deuxième édition de l'Eisplanade débouche sur un découvert de 150 000 francs.

Pas en faillite

Les cinq marchands qui ont loué un stand n'ont pas fait de bonnes affaires. Beaux joueurs, les créanciers ont fait des gestes. L'Eisplanade n'est pas en faillite mais l'argent étant le nerf de la guerre, l'heure des comptes est impitoyable pour celui qui a fait glisser et rêver toute une frange de la population chaussée de patins.

Le mot qui lui a fait mal, c'est le «one man show» que lui a décerné un membre du comité. «Mon travail n'était pas apprécié», avoue-il.

Qu'à sa tête

«Répondre au téléphone, empoigner une pelle, accueillir un sponsor ou ramasser un déchet quand personne d'autre ne le fait, c'est ça n'en faire qu'à sa tête?», se demande Kenan Sahin, qui ne se reconnaît pas dans la fable de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf.

Son regret initial, c'est de s'être trompé de forme juridique: «Au sein d'une S.A., chaque décision doit être débattue, ce qui ne va pas de soi quand il faut trois semaines pour organiser une séance», soupire Kenan Sahin, frustré aussi de ne rien pouvoir exiger des bénévoles.

Pour un entrepreneur qui dit avoir œuvré sans salaire pendant deux ans par amour pour sa ville, le retour de bâton me blesse pas seulement l'amour-propre: «La réputation qu'on me fait nuit à mes affaires professionnelles», lâche-t-il, des trémolos sincères dans la voix.

Pin's et peluches

Se démener en louant des patins ou en vendant des pin's ou des peluches n'a pas suffit. Le découvert de 150 000 francs équivalent à 10% du budget, il l'attribue aux coûts d'infrastructure qui ont pris l'ascenseur et à 16 jours de pluie qui représentent un manque à gagner de 80 000 francs. Mais pas seulement: «Consolider notre comité avec des politiciens pour s'assurer du soutien a été une erreur».

Une erreur? Pourquoi donc? «J'avais trouvé le sponsor idéal, mais la présidente à qui j'ai laissé ma place l'a court-circuité pour des raisons politiques. Le rejet d'un sponsor en a indisposé d'autres qui m'ont déclaré «Vous avez trop d'argent ou quoi?»», dit-il en évoquant la société immobilière impliquée dans un projet de nouveau quartier baptisé Agglolac.

Preuve de naïveté

La leçon retenue par Kenan Sahin, c'est qu'il a fait preuve de naïveté. Mais ce consultant refuse de passer pour un mauvais gestionnaire, lui qui gère une société spécialisée dans le digital. Il est ce qu'on appelle en franglais un «digital strategist and business developer».

«Notre entreprise ne devait générer aucun profit. J'ai pris mes responsabilités et je connaissais les risques», insiste Kenan Sahin, qui a partagé son idée de grande patinoire en plein air avec le photographe Stöh Grünig, lequel s'est retiré.

Droit des marques

L'avenir de la patinoire hivernale passe désormais par le droit des marques: Kenan Sahin détient 50% de la marque Eisplanade, contraction de Eis (glace) et d'Esplanade.

Décrié, l'initiateur dit croire encore à son projet, qu'il compare à une start-up. Et à sa ville? «Oui! Je crois à cette ville! La patinoire a suscité de l'enthousiasme Eisplanade est à Bienne ce que Hyde Park est à Londres», tranche-t-il.

Pas rentable?

Si l'Eisplanade renaît de ses cendres, ne faut-il pas rendre son accès payant au lieu de courrier derrière les sponsors? La réponse est technique et implacable: «Pour rentabiliser un système d'entrée, il faudrait fixer l'entrée à 7 francs.

À 2 francs, le coût dépasserait le revenu», explique Kenan Sahin, dont l'idée n'a jamais été de concurrencer la patinoire couverte de la Tissot Arena.

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