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Interview souvenir«J'ai la ténacité de mon père»

D'une voix calme, chez lui à Caux, Claude Nobs se souvient des prémisses de cette aventure qui a débuté il y a 40 ans et lui a permis d'inscrire Montreux sur la carte du monde. C'était en juin 2006.

par
Didier Dana
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Magnifique portrait de Claude.

Magnifique portrait de Claude.

Keystone
Claude Nobs et Bastian Baker, 2012.

Claude Nobs et Bastian Baker, 2012.

Keystone
Un rire chaleureux de Claude Nobs, 2012.

Un rire chaleureux de Claude Nobs, 2012.

Keystone

Selon notre sondage, vous êtes la figure qui fait avancer la Suisse romande. Votre réaction?

Je suis stupéfait! J'espère que ce résultat va rejaillir surmon équipe et sur le festival afin qu'il soit enfin reconnu par les autorités comme une manifestation culturelle importante et qu'enfin il bénéficie des subventions que nous n'avons jamais eues contrairement à Locarno ou au Béjart Ballet!

Quel est le point de départ de votre aventure?

Le départ absolu, c'est le vénérable tourne-disque à 78 tours de mon père que je conserve encore. Une grosse boîte en bois massif avec unemanivelle. J'avais 5 ou 6 ans à l'époque et pour me faire plaisir, papa achetait des disques au kilo. Ils étaient usés. Je les écoutais, et je les classais en leur attribuant des étoiles.

Dix ans plus tard, vous êtes à Bâle, apprenti cuisinier et vous avez un autre coup de coeur.

Sur les ondes cette fois! Une fois mes casseroles rangées, j'écoutais «Pour ceux qui aiment le jazz», l'émission de Daniel Filipacchi et Frank Thénot sur Europe 1. Moi qui n'avais pas assez d'argent pour m'acheter des disques j'ai découvert Ray Charles,John Coltrane, Thelonius Monk, Basie, Ellington…

Puis vinrent les 33 tours…

J'ai réalisé mon premier achat luxueux pour mes 18 ans. C'était une valise Philips avec un tourne-disque et une radio incorporés. J'étais fier.

Chaque année, on vous voit jouer de l'harmonica. Quelle est votre formation musicale?

Zéro. Les cours de piano offerts par mes parents lorsque j'avais 10 ans ont tourné court. Je voulais jouer comme Fats Waller ou Art Tatumdès la deuxième leçon! (Rires)

Comment avez-vous organisé vos premiers concerts?

Dans le cadre d'une association qui s'appelait «Les jeunes de Montreux». John Lee Hooker est venu jouer pour 250 dollars.

Tout passe par la musique.

D'abord le disque, l'objet, puis le choc de la rencontre avec les musiciens. Il fallait que je fasse partager cela absolument.

Bien avant le Festival, vous avez oeuvré pour la Rose d'or.

En 1963, je me suis rendu au culot dans le bureau des Beatles à Carnaby Street. Ils étaient tous là. Je leur ai proposé de jouer pour le gala final. Ils m'ont répondu: «La BBC a gagné la Rose d'or. On est d'accord.»

Et vous rentrez de Londres.

J'appelle la TSR. Réponse: «Ah, les Beatles… Ouais, on attend encore une année.» C'était fichu! (Rires). L'année suivante on avait les Stones. Une première hors d'Angleterre.

Vous êtes un entrepreneur qui s'est heurté à une grande frilosité.

J'ai toujours voulu aller de l'avant. En Suisse on a la pétoche! D'autres ont connu les mêmes blocages: Daniel Borel de Logitech ou André Kudelski.

On vous a surnommé Claude «Nothing is impossible». D'où vient votre ténacité?

De mon père boulanger. Un perfectionniste. Il travaillait très dur et livrait les grands hôtels. Lorsqu'il produisait 2000 petits pains, il fallait les couper un à un, à la main. A travers lui, j'ai tout compris. Du levain jusqu'à la livraison.

Qu'est-ce qui a permis de faire connaître Montreux outre-Atlantique?

Bill Evans a enregistré un disque live ici. La pochette représente le château de Chillon. L'album a été couronné d'un Grammy Award aux USA. Quelle meilleure carte de visite?

Vous avez très vite aimé et compris les artistes.

Je leur fais plaisir. En 1966, j'ai rusé pour qu'Erroll Garner accepte de se laisser filmer en concert. Je savais qu'il adorait le golf. Et il a pu jouer à Montreux tous les jours. Les images sur scène constituent un document unique.

Les stars vous rendent la politesse.

En 1971, Aretha Franklin m'a préparé un poulet créole. Extraordinaire! En 2002, Girardet est venu cuisiner pour Bowie. Le lendemain Bowie a donné un concert exceptionnel. Après deux heures de show, il a encore joué tout un album.

Il y a les caprices aussi.

En 1973 Miles Davis souhaitait conduire une Ferrari. Un ami m'en a prêté une. J'appelle Miles qui me dit: «Elle est de quelle couleur?» Je lui réponds: rouge évidemment. Il me rétorque en grognant: «J'en voulais une noire!»

Ici, on vous sent comme un enfant qui a accompli ses rêves.

Je suis comme un gamin émerveillé chaque fois que je monte à Caux. J'ai besoin de la nature. Du bruit de la cascade. Il y a de la magie dans la musique de l'eau et celle des oiseaux. Parfois j'allume une petite radio et j'attends qu'ils chantent à l'unisson.

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