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Une enquête de Camille Krafft
29.06.2017 à 07:26

Jaussi, le CEO clanique

Chapitre 1

Pascal Jaussi et la maquette de son projet

Pascal Jaussi et la maquette de son projet

Keystone

Au bout du fil, sa voix est immédiatement reconnaissable à son timbre particulier, haut perché, comme s’il forçait ses cordes vocales en permanence. Après des semaines de silence, et de nombreuses demandes d’interview restées sans réponse, Pascal Jaussi rappelle pour la première fois, ce 13 janvier 2017. Il veut «tout» nous confier. Au Montreux Jazz Café de l’aéroport de Genève, il a choisi une table située juste sous l’écran qui diffuse des vidéos de concerts en boucle. Devant lui, il a posé son ordinateur portable décoré d’autocollants. Son sourire est crispé, il doit parler fort pour couvrir le bruit de la musique.

De Pascal Karim Jaussi, on sait désormais qu’il s’est «construit tout seul» après avoir été placé dans un foyer suite à un conflit entre ses parents, comme le confiait dernièrement l’un de ses proches au magazine L’Illustré. Fils d’un menuisier neuchâtelois, né près de Casablanca d’une mère marocaine, il a grandi à La Chaux-de-Fonds avant de suivre une formation de pilote de ligne, à en croire son curriculum vitae. Après l’EPFZ, il aurait été ingénieur d’essai en vol sur avion de combat à la base aérienne de Payerne. Sur ce même CV, à la rubrique «loisirs», on lit qu’il est lieutenant-colonel et qu’il pratique le tir au pistolet, le parachute, la plongée, le tir, l’athlétisme et l’alpinisme. Un hyperactif, dit son entourage.

Loyauté et réseau

Pascal Jaussi a un fonctionnement clanique, où les liens interpersonnels et la loyauté qui en découle tiennent une place importante. Parmi les employés et cadres de S3, on trouve son frère et sa sœur, à qui il témoigne beaucoup d’affection, son meilleur ami, aujourd’hui policier de métier, des collègues d’armée ainsi que d’anciens employés du Département de la défense. Beaucoup d’entre eux ont quitté des postes à responsabilité pour suivre celui que certains appellent leur «frère», dans l’aventure Swiss Space Systems. La direction de sa société est composée exclusivement d’hommes qui «appréciaient d’avoir de jeunes employées blondes pour s’occuper des stands lors des manifestations», se souvient un ex-employé.

Il veut tout contrôler

Pascal Jaussi est un CEO prévenant, qui n’oublie pas les anniversaires des membres de son équipe, ni les formules de politesse. Durant les moments de tension extrême, pressé par les créanciers, les journalistes, ou même par son propre avocat, le patron a une tactique: disparaître. Courant pour éteindre les incendies, désireux de tout maîtriser seul – fait très inhabituel pour une entreprise de cette taille, il restera administrateur unique de sa société – il devient par moments «l’homme le plus inatteignable de la terre», comme le résume l’un de ses contacts en juin 2015.

«On est toujours plus intelligent après.»

Un ancien directeur de Swiss Space Systems

«On l’a tous mis en garde à tour de rôle contre sa folie des grandeurs, confie un ancien directeur. Quand l’un d’entre nous devenait trop insistant, il se tournait vers un autre, avec qui il instaurait une relation privilégiée de confidence. Comme c’était le chouchou des médias, le CEO le plus prometteur du moment, on était flattés quand ça arrivait. On a aussi été aveuglés. On est toujours plus intelligent après.»

Il savait fasciner

Pendant plus de trois heures, ce soir-là, et trois heures la semaine suivante, Pascal Jaussi a voulu me convaincre qu’il avait vraiment été agressé, ce 26 août 2016, dans les bois d’Aumont (FR). Pris en tenaille entre deux investisseurs pressentis, le géant français Dassault et le groupe chinois Recon, qui avaient flairé le potentiel militaire de sa société, il aurait été victime des foudres du second. Comme d’autres, j’aurais aimé le croire. Pascal Jaussi est une personne aimable, au contact facile. Beaucoup de ceux qui l’ont vu présenter son projet lors des innombrables conférences qu’il a données à l’époque de gloire de S3 en sont restés babas. «Il est impressionnant et magique de voir comment vous arrivez chaque jour un peu plus près de votre rêve», lui confie une admiratrice en juin 2015.

À la fin de notre second entretien, alors que la cafétéria de l’Université de Lausanne fermait ses portes, Pascal Jaussi s’est levé pour poser les chaises sur les tables, afin d’aider les employées à ranger, tout en poursuivant son récit.

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