Justice: «Je n'ai rien à me reprocher»

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Justice«Je n'ai rien à me reprocher»

Robert Dill-Bundi fera face au tribunal et aux victimes blessées lors du terrible carambolage qu'il a provoqué, à Aigle (VD), en 2013.

par
Evelyne Emeri
Le spécialiste de poursuite sur piste va participer à une compétition d'un tout autre genre: convaincre la justice qu'il a été pris d'un malaise et qu'il n'est pas responsable de ce drame.

Le spécialiste de poursuite sur piste va participer à une compétition d'un tout autre genre: convaincre la justice qu'il a été pris d'un malaise et qu'il n'est pas responsable de ce drame.

Darrin Vanselow/Le Matin

La mort, Robert Dill-Bundi (57 ans) connaît. Il la fréquente, ou plutôt elle le fréquente assidûment depuis 1999. Ses tumeurs multiples au cerveau, ses opérations, sa craniotomie, ses traitements, ses médicaments. Les oncologues lui donnaient entre 20 et 30% de chances de survie. Il y a quelques semaines, nouvelle épreuve: une attaque cardiaque. Le Valaisan de Chippis subit un quadruple pontage.

A 220 km/h

La mort encore et son spectre. Le 22 août 2013, vers 11 h 35, c'est lui, le miraculé, le quasi-revenant, qui sème la terreur à Aigle (VD) et provoque un terrible accident de la circulation. Une dizaine de personnes sont blessées, dont une très grièvement: traumatisme cranio-cérébral sévère avec des séquelles neuropsychologiques, des troubles du langage, de la mémoire, de l'attention et d'exécution des gestes.

Aux commandes de sa puissante BMW 545i, il appuie sur l'accélérateur. A fond. Son regard est figé, ses deux mains agrippées au volant. Les 330 chevaux rugissent. Robert Dill-Bundi fauche tout ce qui est sur son passage. Un tronçon rectiligne de 800 m entre la zone industrielle et le centre-ville, avant d'être immobilisé sur un giratoire, encastré dans les carrosseries d'autres véhicules. Le passager de la BMW tentera de retirer le pied du conducteur fou de la sinistre pédale. Il n'y parviendra pas. Il se souvient par contre de la vitesse affichée au compteur: 220 km/h. Et pas une trace de freinage sur le bitume. Le médaillé des JO de Moscou (1980) s'en sort avec une fracture du sternum, des plaies au front et diverses contusions.

A quelques jours de son procès qui débute lundi matin à Vevey (VD), l'ancien sportif d'élite nous reçoit dans son modeste deux-pièces, à Collombey (VS). Ex-manager à l'UCI (Union cycliste internationale) à Aigle, il ne peut plus travailler. «Je vis grâce à l'AI et aux rentes du 2e pilier. Je suis en préretraite. De la médaille olympique au procès en passant par la maladie, c'est la dégringolade. Mais je ne me plains pas. Je suis un éternel optimiste.»

Pouvait-il encore conduire?

L'ex-star mondiale du cyclisme est en forme le matin, les après-midi sont plus dures. La fatigue, irréversible. Les siestes, obligatoires. «Après l'accident, les médecins ont triplé les doses d'antiépileptiques. Physiquement, c'était moi au volant. Consciemment, je n'y étais pas. Je n'ai aucun souvenir. C'est le black-out total, du pont de l'autoroute non loin de l'UCI au giratoire où tout s'arrête et où je perçois la voix d'un capitaine de police.»

Tout l'enjeu des assises, prévues sur deux jours, réside dans cette absence. Dans ce trou noir que le Ministère public vaudois qualifie, à ce stade, de crise d'amnésie globale transitoire ou de crise d'épilepsie. Autre point central: Robert Dill-Bundi devait-il encore conduire? Six jours avant l'accident, informée d'épisodes d'amnésie, son oncologue lui aurait fortement déconseillé la conduite jusqu'à l'évaluation d'un neurologue.

Conciliation à dix millions

«J'aurais tellement voulu qu'elle m'interdise de conduire. Ma compassion va aux victimes. Je suis vraiment navré. J'aurais aimé les rencontrer. Mon avocat me l'a déconseillé. D'un autre côté, je me sens étranger à l'accident. Je n'ai rien à me reprocher.» Un peu abrupt comme déclaration pour les personnes frappées. «Je ne crois pas, je m'expliquerai au tribunal. Je ne ressens aucun stress. Si je devais être condamné, même avec sursis, je recourrais. Un des plaignants a même tenté de concilier. Il me demandait dix millions.»

Robert Dill-Bundi va devoir répondre de lésions corporelles graves et simples par négligence, de violation grave des règles de la circulation routière et de conduite en état d'incapacité. Dans l'absolu, il risque jusqu'à 3 ans de prison.

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