Publié

Micheline Calmy-Rey devient prof à l'Unige«Je ne cesserai jamais de m’engager»

La Genevoise n’entend pas prendre sa retraite. L’ancienne conseillère fédérale se réjouit de confronter ses vues sur la politique extérieure de la Suisse avec les étudiants.

par
Propos recueillis par Ariane Dayer et Christine Salvadé
Yvain Genevay / Le Matin Dimanche

Vous devenez prof d’uni, n’aviez-vous pas envie de prendre enfin le temps de vous occuper de vous?

Mais c’est ça, m’occuper de moi! Je pense que je ne cesserai jamais de m’engager. Je n’ai pas de jardin et je n’aime pas cuisiner.

Tout de même, il y a des manières plus douces de s’occuper de soi?

Je change de métier, c’est passionnant. J’ai vécu différentes phases dans ma vie. J’ai eu une période où, à la fois, j’étais mère de famille, j’ai dirigé avec mon mari une petite entreprise et j’étais militante politique. Puis, une deuxième étape comme conseillère d’Etat genevoise chargée des Finances. Ensuite, je suis devenue cheffe des Affaires étrangères pendant neuf ans. Ce travail à l’Université de Genève est une suite logique, une quatrième phase.

Il y aura votre expérience pratique mais cela vous fait passer aussi à un niveau plus théorique?

Oui, c’est ce qui m’attire dans l’expérience: l’aspect réflexion. En tant que ministre des Affaires étrangères, j’étais davantage dans les décisions et dans l’action. Aujourd’hui, je peux retrouver une certaine distance, une liberté de parole. J’avoue que je n’y suis pas encore tout à fait habituée.

Vous voulez dire que vous continuez à vous autocensurer?

Retrouver cette liberté est plus difficile que je ne le pensais. J’ai participé à deux cours et je me suis rendu compte que je restais influencée par la manière de parler que j’avais en étant en fonction. Je parlais au nom de la Suisse.

Pourrez-vous tout raconter aux étudiants?

Il va de soi que je ne dévoilerai pas les discussions internes au Conseil fédéral, mais je parlerai de la politique qui a été menée. Vous savez, je n’ai pas l’intention de commenter une liste d’anecdotes. Je ne viens pas là pour dire qui est la personne la plus attachante ou la plus digne d’attention que j’ai rencontrée. Ce que je trouve intéressant d’aborder, c’est pourquoi la Suisse est si inadaptée au monde.

C’est-à-dire?

Pourquoi avons-nous a priori une attitude d’abstention et de retrait par rapport à l’engagement international? C’est, par exemple, la posture de l’initiative de l’ASIN sur les traités internationaux, une initiative muselière qui veut restreindre les capacités du gouvernement en matière de politique étrangère et en particulier en matière de politique européenne. Elle est assez emblématique de ce positionnement influencé de plus en plus par un parti, l’UDC. Je trouve ça paradoxal.

Pourquoi?

Ce qui m’a frappée pendant ces neuf ans passés aux Affaires étrangères, c’est la difficulté de convaincre. Il n’y a pas de consensus intérieur sur le positionnement de la Suisse dans le monde. Par exemple sur l’échange d’informations en matière fiscale, ou sur la politique européenne. On hurle en disant: «Jamais nous n’abandonnerons le principe.» Puis on finit par lâcher un petit morceau, ensuite on essaie de récupérer ce qu’on a lâché, ce qui est la phase la moins glorieuse. Cela donne le sentiment qu’il n’y a pas franchement de stratégie, pas de définition d’une ligne, de positionnement clair. Nous venons de vivre le 500e?anniversaire de Calvin, et nous fêtons le 300e?anniversaire de Rousseau. Ils ont élaboré une pensée universelle. Le monde entier s’en inspire. Ne serait-il pas navrant que nous, qui avons hérité de cette tradition de plusieurs siècles de démocratie et d’ouverture, en venions à marcher à reculons et à tomber dans le piège du repli sur soi?

A quel rythme allez-vous donner des cours?

C’est une occupation à 75% dans la perspective du nouveau centre de politique européenne et de politique internationale. Le cadre précis doit encore être défini d’ici l’été, mais quatre missions sont d’ores et déjà prévues dans mon cahier des charges: un enseignement sur les politiques de paix, un autre de recherche sur la politique étrangère de la Suisse, et j’aiderai à organiser des conférences en valorisant mes contacts. J’ai aussi un rôle de conseil auprès du rectorat pour le renforcement des réseaux internationaux de l’Université. Mon premier séminaire débute en septembre.

Quelle sera la part accordée à vos souvenirs?

Je vais partir de ce que je sais. Je pense qu’un des intérêts pour les étudiants est aussi d’avoir une praticienne devant eux, qui leur dit comment cela se passe dans la réalité des faits.

Les jeunes d’aujourd’hui sont zappeurs, comment allez-vous les captiver?

Leur attention dépendra de si je suis bonne ou mauvaise. Les jeunes sont créatifs, ils interviennent, ils vous parlent. Mon plaisir et mon intérêt sont de pouvoir bénéficier de leur manière de voir les choses. Jusqu’ici j’entendais les diplomates, j’entendrai les étudiants, j’espère bien que cela sera différent.

A côté de l’Université, quels autres mandats avez-vous accepté?

Je suis membre du conseil de l’International Crisis Group, une organisation indépendante reconnue comme une source majeure d’analyses et de conseils aux gouvernements pour la prévention et la résolution des conflits. Je suis également membre du club de Madrid, qui réunit d’anciens chefs d’Etat et de gouvernement, et de «Geneva Call», une ONG qui vise à protéger les populations civiles en cas de guerre. Je préside aussi la Fondation Martin Ennals qui délivre un prix des droits humains.

Vous auriez aimé être celle qui félicite François Hollande le soir de son élection?

Bien sûr! Je suis très contente qu’il ait gagné. Il va mettre un peu plus de croissance et un peu moins d’austérité dans les politiques européennes. C’est très important. L’impact très dur de ces programmes d’austérité sur les gens m’a toujours beaucoup préoccupée. François Hollande va aussi donner le ton sur les questions fiscales dans les relations franco-suisses. Mais je ne pense pas qu’il agira de manière très différente que son prédécesseur. Ce sera néanmoins un atout d’avoir un personnage plus pragmatique et plus aimable que Nicolas Sarkozy.

Lui, vous ne l’avez jamais apprécié. Après ses propos au G20 de Cannes l’an dernier, vous avez dit qu’il devait avoir un problème avec la Suisse.

Je défendais mon pays et je n’ai jamais aimé me faire marcher sur les pieds. Je pense qu’aux yeux de Nicolas Sarkozy, la Suisse étant petite, elle ne comptait que si elle obéissait à plus grand qu’elle.

Cette croissance, comment l’Europe peut-elle la financer?

Peut-être par plus d’engagement de la Banque centrale européenne. La cure d’austérité conduit à la récession. Evidemment, il ne faut pas abandonner l’objectif d’avoir des finances publiques saines. Mais vous ne pouvez pas tabler uniquement sur l’austérité. Ce n’est bon ni pour les pays européens, ni pour la Suisse. Si la demande de nos voisins baisse, nous en subirons forcément les conséquences.

Est-ce difficile, du jour au lendemain, de ne plus commenter publiquement les événements internationaux?

J’ai eu la chance de quitter ma fonction pendant les vacances de Nouvel-An, une période calme, ça a aidé.

C’est pourtant là qu’a éclaté l’affaire Hildebrand. Pas facile de vous taire?

J’avais transmis le dossier à ma collègue, Eveline Widmer-Schlumpf. Il était en de bonnes mains. Mais je reconnais que cette affaire m’a déçue. J’avais fait la campagne de Philipp Hildebrand pour la vice-présidence du Financial Stability Board, avec l’aide d’Angela Merkel. Quelques semaines plus tard, tout s’écroulait. Il fallait dès lors éviter que la crédibilité de la Suisse soit entachée.

Christoph Blocher vous évoquait tout le temps, ça ne vous démangeait pas d’intervenir?

J’étais passée à autre chose.

Allons donc, Blocher, votre adversaire politique, ne parlait que de vous, il vous utilisait comme caution pour se couvrir, ça vous donnait forcément envie d’intervenir?

Il était normal qu’il soit venu me voir. Lorsque quelqu’un a des informations de ce type, il doit pouvoir s’adresser à la présidente de la Confédération. J’ai immédiatement fait vérifier la plausibilité de ses déclarations. Si elles étaient correctes, on avait un vrai problème. Ce qui s’est avéré. J’ai donc parlé avec Monsieur Hildebrand et informé le Conseil fédéral.

Donc il faut laisser son immunité à Christoph Blocher?

Il m’a informée juste après avoir prêté serment. Je trouve correct et logique qu’un élu puisse parler à la présidente de la Confédération plutôt qu’à la presse quand il en va de la réputation de la Suisse. C’était ma tâche d’y veiller.

Quand Didier Burkhalter prétend réinventer la politique européenne, ça vous énerve?

J’attends de voir. Ce qui m’énerve, c’est quand certains disent que je ne me suis pas occupée de politique européenne. Je me suis engagée en faveur de la voie bilatérale. J’ai fait toutes les campagnes: Schengen, la libre circulation des personnes, les fonds de cohésion pour les nouveaux pays. A tel point que certains m’ont surnommée Madame Bilatérales.

Quelques semaines après votre retrait, vous vous êtes fait entarter à Genève, était-ce la gloire qui continuait ou le contraire?

J’étais très surprise. J’écoutais mon interlocuteur, j’étais en train de préparer ma réponse. C’était très brutal, un choc. Comme une violation de ma personne. J’étais couverte de Forêt-Noire.

Vous avez réussi à dormir ce soir-là?

Pour me calmer, j’ai regardé deux épisodes de la série Cold Case. Je crois que je ne mangerai plus jamais de Forêt-Noire. Mais je n’ai rien changé à ma manière de vivre, je continue de prendre le tram quatre fois par jour. Les gens viennent me parler, leur chaleur est formidable.

A aucun moment, vous n’avez donc envisagé de devenir une grand-mère au foyer qui fait des tartes aux pommes à ses trois petites-filles?

J’ai maintenant le plaisir de les voir beaucoup plus. Mais je vais vous le dire franchement, elles sont très occupées.

C’est elles qui n’ont pas le temps de vous voir?

C’est un peu ça. J’ai quand même été à Glasgow récemment parce que l’une de mes petites-filles, qui fait partie de l’équipe suisse de netball, participait à un championnat d’Europe pour les moins de 17?ans. J’ai joué la vraie supporter, avec cloches de vache et drapeaux. On est parti tous ensemble en avion. Tout le monde riait de me voir prendre EasyJet.?

En dates

1945  Naissance Elle voit le jour le 8 juillet, à Sion.

1968  Formation Obtient une licence en sciences politiques à l’Institut de hautes études internationales de l’Université de Genève.

1981  Grand Conseil Élue députée au Grand Conseil genevois.

1997 Conseil d’Etat Élue à l’exécutif cantonal genevois.

2003 Conseil fédéral Devient la 106e élue à l’exécutif fédéral. Elle sera présidente de la Confédération en 2007 et en 2011.

2012  Académie Nommée professeure invitée à l’Université de Genève.

Votre opinion