Interview - Jean Dujardin: «Le cinéma, c’est comme l’alcool, ce n’est pas toujours un bon copain»
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InterviewJean Dujardin: «Le cinéma, c’est comme l’alcool, ce n’est pas toujours un bon copain»

Excellent dans la comédie comme dans le drame, l’acteur français était l’invité des Rencontres du 7e art, à Lausanne. Nous avons discuté avec lui juste avant sa masterclass à l’ECAL, samedi.

par
Laurent Flückiger
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Alors qu’il était à l’affiche du festival en 2020, avant son annulation, Jean Dujardin a tenu à être là cette année. Et ce même s’il est «assez casanier».

Alors qu’il était à l’affiche du festival en 2020, avant son annulation, Jean Dujardin a tenu à être là cette année. Et ce même s’il est «assez casanier».

A. Abrar
«J’ai toujours essayé de garder une certaine exigence dans mes choix. Je ne suis obligé à rien. Pour l’instant, tant que je peux, je suis mes envies», assure le comédien de 48 ans.

«J’ai toujours essayé de garder une certaine exigence dans mes choix. Je ne suis obligé à rien. Pour l’instant, tant que je peux, je suis mes envies», assure le comédien de 48 ans.

A. Abrar
Jean Dujardin a donné une masterclass à l’ECAL, à Renens, samedi devant 50 élèves et en ligne.

Jean Dujardin a donné une masterclass à l’ECAL, à Renens, samedi devant 50 élèves et en ligne.

ECAL/J. Rachez

Jean Dujardin oscarisé («The Artist»), «cassé» («Brice de Nice»), coké («99 francs»), en juge («La French»), Jean Dujardin «comment est votre blanquette?» («OSS 117»), en blouson («Le daim»)… «What else?» dit l’acteur français, le sourire en coin, en acceptant un café dans une pièce de l’ECAL, à Renens. Samedi à 17 h, il était face à 50 étudiants et en ligne pour une masterclass dans le cadre du festival Rencontres 7e art. Juste avant, nous avons eu la chance de nous entretenir avec lui en tête à tête. Et il est en avance.

«Je ne sais pas si je suis fatigué», lance-t-il en s’asseyant. La veille, avant de se balader la nuit dans les rues de Lausanne avec un cigare, il a remis le prix Think Cinema Lausanne à Bertrand Blier. Lors de cette cérémonie, qui s’est déroulée à Chaplin’s World, il a tenu à citer les titres de ses films, à saluer «l’inventeur», à mettre en avant la «poésie» et la «modernité» de celui avec qui il a tourné «Le bruit des glaçons» en 2010. «J’ai envie d’y retourner avec les enfants, dit le comédien de 48 ans à propos du musée. Leur montrer «The Kid». C’est drôle, il a 100 ans. Est-ce qu’en fait le cinéma ne va pas disparaître en 2021, avec les plates-formes? Si ça se trouve le cinéma va devenir très marginal, comme l’opéra. Je pense qu’on en aura toujours besoin, on aura toujours besoin de se voir. Mais regardez ce que fait Netflix, ils défoncent tout.»

Pas très optimiste Jean Dujardin, qui confie néanmoins qu’il a un projet de série avec une autre plate-forme et que si ça se fait il en serait à l’origine. «Comme dans le cinéma, j’ai toujours essayé de garder une certaine exigence dans mes choix. Je ne suis obligé à rien. Pour l’instant, tant que je peux, je suis mes envies», assure-t-il.

Pourquoi avoir accepté de venir faire une masterclass ici, à l’ECAL?

J’en fais peu. Je suis assez casanier, quand je me déplace en festival j’aime pouvoir vite retrouver les miens. Mais j’ai beaucoup d’amitié pour Vincent (ndlr.: Perez, président du festival). Je devais venir à l’édition de l’an dernier, qui a été annulée, et j’ai tenu à être là, même si le format a changé.

Qu’avez-vous prévu de dire aux étudiants dans la salle?

Je ne sais jamais ce que je vais dire. C’est assez cathartique une masterclass, car on se surprend à dire des choses auxquelles on ne pensait pas forcément. Si ça peut motiver, je pense que je dirais que j’essaie de garder une certaine intimité avec le métier d’acteur. J’aime ressentir, j’aime la possibilité d’être un autre, de rencontrer des acteurs et des metteurs en scène. C’est de loin le plus beau métier du monde.

Enfant, y a-t-il eu un film en particulier qui vous a donné envie de faire du cinéma?

Oui, «Le magnifique» avec Jean-Paul Belmondo. J’y ai vu un adulte s’amuser comme un enfant, faire l’agent secret ridicule. J’ai moi-même mon personnage d’OSS 117 où je peux vivre ce délire infantile, alterner entre le premier degré et le troisième. Jean-Paul est une référence, mais le cinéma populaire français en général m’a vachement inspiré.

Et le cinéma américain?

Ce n’est pas du tout une motivation. Déjà, le jeu en anglais, c’est un mystère. Je suis vraiment trop français. Ce n’est pas ma langue et elle ne m’intéresse pas plus que ça. Faut pas rêver: il n’y a pas de belle et grande proposition aux États-Unis. À la limite, faire une petite infidélité en jouant trois jours dans «Le loup de Wall Street», c’est super. Les quelques moments que j’ai passés avec George sur son film (ndlr.: Clooney dans «Monuments Men») aussi. Quand l’aventure me plaît, qu’elle m’amuse, qu’elle est exotique, oui. Mais, bizarrement, je ne la réfère pas à mon métier. Mes rôles, mes émotions sont en France. Là, je vais commencer «Novembre», un polar sur les attentats de Paris réalisé par Cédric Jimenez avec qui j’ai tourné «La French». J’ai des émotions, ça me suffit largement. Je ne veux pas être le plus riche.

La production de «Novembre» a en effet été annoncée cette semaine. Que pouvez-vous nous en dire?

On suit le service antigang, la SDAT, qui a coursé les terroristes durant cinq jours après les attentats. On est à l’intérieur de la cellule et non pas sur les horreurs ni sur les victimes, même si on en parle. On est dans la traque, dans le secret, le scénario est passionnant. Je commence le tournage le 17 mai à Athènes.

Pourquoi Athènes?

Parce que certains terroristes ont transité avec les migrants. C’est une toile qui se tisse à travers le monde. La SDAT a travaillé avec le FBI, la CIA, etc.

Dans un épisode de «Dix pour cent», vous êtes tellement investi dans le rôle d’un soldat de la Première Guerre mondiale que vous n’arrivez pas à en sortir. Y a-t-il un peu de vrai dans cette caricature?

(Rires.) J’aime bien être à fond, mais je ne suis pas comme ça. Un rôle n’a pas de répercussion sur ma psychologie ou ma vie. J’éteins le feu dès que je sors de la loge. Je n’ai pas envie de rester dans un rôle et je me ferais bien engueuler à la maison si c’était le cas. Je trouve ça bête, en fait. Mais ça n’empêche pas de travailler! Quand je dis que c’est intime, c’est parce qu’on archive, on regarde beaucoup de choses. Un scénario, je le lis beaucoup. Trop. Je le connais par cœur, je connais les rôles de chacun. C’est mon livre de chevet. Mais c’est mon boulot de déceler ce que je pourrais améliorer, enlever, reprendre. Pour «Novembre», ce n’est pas mon rôle qui est mis en avant mais l’histoire. Quand je fais «Le daim», il y a quelque chose de psy, je suis immédiatement dedans. Il y a de la schizophrénie, mais on la maîtrise. Dans le cas contraire, c’est dangereux.

Jean Dujardin dans la saison 3 de «Dix pour cent».

Jean Dujardin dans la saison 3 de «Dix pour cent».

Ch. Brachet / FTV

Et perdre trente kilos pour un rôle, vous métamorphoser totalement?

Si le rôle s’impose… Mais ce n’est pas une urgence. Le cinéma, ce n’est pas toute ma vie. Et c’est vachement agréable d’en sortir. Le cinéma, c’est un peu comme l’alcool: ce n’est pas forcément un bon copain. C’est-à-dire qu’il vous fait croire que c’est super, que vous avez du talent. Moi, j’aime bien rester artisan, novice. Je reste au large, j’apprends. Et peut-être qu’à 95 ans – si je vais jusque-là – je pourrai dire: «Tu as fait une belle route.» Je préfère rester amateur. Ce n’est pas une posture, je trouve que c’est le meilleur moyen de ne pas s’ennuyer et d’être vierge et disponible pour un film. De toute façon, je n’aime pas les habitudes. Je ne pourrais pas boire tous les vendredis, voir toujours les mêmes gens. Il y a déjà trop de contraintes dans cette vie pour ne pas s’en donner.

Vous n’aimez pas les habitudes mais vous jouez deux fois Brice de Nice, trois fois OSS 117…

Ce n’est pas une habitude, ça, c’est un rendez-vous avec moi. Ce sont des garde-fous. Quand je fais «Brice de Nice 3», c’est pour dire: «Allez vous faire foutre.» Ce film, c’est un gros doigt d’honneur. D’ailleurs, à la fin, je dis que je n’ai raconté que de la merde, que c’est volontairement n’importe quoi. Avec ce rôle, j’ai besoin de faire un strike dans une posture qu’on verrait de moi au moment des Oscars, par exemple. Je viens de «Brice» et il n’est pas impossible que je le fasse tous les dix ans. On me dira de ne pas le faire et j’aurais encore plus envie de le faire. Pas par provocation, mais parce que mon âme d’enfant vient de là. On a souvent pensé à ma place. Mais il n’y en a qu’un qui peut dire la vérité à mon sujet: c’est moi.

Et OSS?

Il est presque fait pour. C’est un agent secret, il a des missions. Le premier était au Caire, le deuxième à Rio, le troisième est en Afrique, c’est tout à fait cohérent. Il y a une énorme demande depuis dix ans, je ne vois pas pourquoi je priverais les gens de ce plaisir. J’en ai pris énormément à refaire ce personnage. Et je ne sers pas la même salade! Je dis aux gens: si vous voulez, revoyez les deux premiers avant «Alerte rouge en Afrique noire» mais faites le deuil car vous allez voir autre chose. Ce personnage est devenu tellement culte en France que chacun a son fantasme du prochain OSS. Mais désolé, ça ne sera pas celui-là, ce sera le nôtre. Le public ne se marrera peut-être pas tout de suite, mais c’était déjà le cas avec les deux premiers. C’est à force de se refiler les vannes que c’est arrivé. «Comment est votre blanquette?» ne faisait absolument pas rire. D’ailleurs, je ne sais pas où sont les scènes cultes de ce troisième volet. Enfin, j’ai ma petite idée…

Vous n’êtes pas au casting du prochain «Astérix» de Guillaume Canet. Comment ça se fait?

(Rires.) Ah non mais il n’y a pas de bande, c’est un mythe! La bande à Canet, la bande à machin… Non. On se connaît tous depuis très longtemps et, avec Gilles (Lellouche), on a fait un peu de chemin ensemble. Mais on n’est obligés à rien, on n’a rien signé. Une fois de plus, je vais là où j’ai envie d’aller.

Le 30 juin devrait sortir «Présidents», où vous jouez Nicolas, un ancien président de la République. On est dans quel registre?

La farce. On est plus dans l’évocation que l’imitation de Sarkozy. Ce n’est pas lui, ce n’est pas moi, c’est nous. Comme Hollande, ce n’est pas vraiment lui. Ce sont deux présidents à la retraite qui décident de s’unir pour contrer Marine Le Pen à la prochaine élection présidentielle. C’est un fantasme des deux auteurs, la réalisatrice Anne Fontaine et le producteur Philippe Carcassonne, qui ont conçu cette petite histoire pendant le premier confinement. Les dialogues m’ont plu immédiatement. En vrai, Sarkozy et Hollande sont presque devenus des personnages de comédie, ils s’attirent et en même temps ils se détestent. Dans ce film, on les voit sans les voir et c’est une nouveauté amusante.

Vous avez débuté sur scène dans une troupe d’humoristes, les Nous Ç Nous. Vous reverra-t-on un jour dans ce registre et sur les planches?

Oui, c’est tout à fait possible. J’ai des fantasmes d’y retourner. J’ai même parlé une fois avec Alain Chabat de faire un Zorro sur scène. Si ça se fait, c’est avec une bande et c’est du Capitaine Fracasse, du Cyrano, du mouvement, de l’opéra, un truc un peu fou. Il faut pouvoir se dire à 19 h: «J’ai envie d’y aller.» Car je sais ce que c’est le théâtre, j’en ai fait six mois dans une pièce de William Gibson («Deux sur la balançoire» en 2006 avec Alexandra Lamy). Quand la pièce est dure, qu’on est deux heures sur scène et qu’on se fait mal, c’est une recherche en soi assez violente. Je ne suis pas là pour souffrir. J’aime bien apprendre des choses sur moi et en donner aux gens mais j’aurais plus envie de faire quelque chose de plus festif. Et pourquoi pas avec mes anciens potes des Nous Ç Nous. En tout cas pas en one man show, pas en histoire de couple non plus. Après «Un gars, une fille», c’est terminé. Si tu es en couple dans la vie ce n’est pas pour te retrouver sur scène avec quelqu’un qui joue ta femme!

À voir: la masterclass de Jean DujardinLes masterclasses et rencontres du festival sont sur YouTube

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