Hommage - Kevin, Jurassien de 23 ans, mort pour l’Ukraine
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HommageKevin, Jurassien de 23 ans, mort pour l’Ukraine

Épris du drapeau jaune et bleu, un passionné n’a pas supporté l’invasion de son pays de cœur, au point de s’ôter la vie.

par
Vincent Donzé
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Kevin Biétry est une victime collatérale du conflit ukrainien, comme l’a dit son papa au «Quotidien Jurassien».

Kevin Biétry est une victime collatérale du conflit ukrainien, comme l’a dit son papa au «Quotidien Jurassien».

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Féru d’aviation, le Jurassien se rendait en Ukraine deux fois par mois, pas pour les hôtesses de l’air…

Féru d’aviation, le Jurassien se rendait en Ukraine deux fois par mois, pas pour les hôtesses de l’air…

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…ni pour prendre les commandes d’un avion à destination de son pays chéri.

…ni pour prendre les commandes d’un avion à destination de son pays chéri.

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Avec sa fine moustache, Kevin Biétry avait 23 ans. Son comportement était… «particulier», comme disent ses parents, rencontrés chez eux, à Courchapoix (JU). Le 24 février dernier, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Kevin s’est ôté la vie. Ses parents savent qu’il n’a pas supporté le préjudice subi par son pays de cœur, où il avait ses amis.

Le faire-part publié dans «Le Quotidien Jurassien» dit qu’«il n’y a pas de raison sans passion, et il ne devrait pas y avoir de passion sans raison». Ses parents considèrent Kevin comme une victime collatérale d’un conflit survenu dans un pays où eux-mêmes ne sont jamais allés.

Sous un pommier

D’où vient l’attachement de Kevin pour l’Ukraine? Enfant, sa première passion l’a mis sur les rails du chemin de fer, sur les traces de son père, contrôleur aux CFF. «Il ne tombe pas de poire sous un pommier», dit le papa en décrivant l’engagement de son fils «toujours à fond» dans ce qui le passionnait.

Les parents sont pétris d’Amérique du Nord, ses belles carrosseries, ses highway chantées par Bob Dylan ou Deep Purple. À Courchapoix, le couple vit dans une maison bleue comme dans la chanson de Maxime Le Forestier, sauf qu’elle n’est pas accrochée à la colline.

Monde meilleur

Leur fils parti désormais «vers un monde meilleur», ils l’ont appelé Kevin, après avoir aimé le film «Maman, j’ai raté l’avion!», sorti en 1990. Dès sa naissance, Kevin a concentré toutes ses aptitudes dans l’esprit plutôt que le corps: «Bébé, il tournait les pages d’un journal sans les déchirer…», sourient ses parents.

Quand la famille allait à Bassecourt, chez les grands-parents, Kevin prenait le train en laissant ses parents dans leur voiture. Et quand il était en voiture à un âge où on ne sait pas lire, il déchiffrait le compteur de vitesse pour dire au conducteur, passé 50 km/h: «Papa, tu roules trop vite!».

Horloge interne

Kevin a su lire l’heure avant ses trois ans. «Obsédé par le temps, il voulait le maîtriser et parvenait toujours à se situer grâce à son horloge interne. Avant de s’en aller prendre l’avion, il ne stressait pas: il partait quand il le sentait et arrivait toujours à l’heure», raconte le papa. «Il était bluffant», résume-t-il.

À 10 ans, Kevin emmenait dans des virées ferroviaires ici un cousin, là un camarade. Son voisin Benjamin passait du temps avec lui à faire des quiz et de la géographie ferroviaire, quand ils ne jouaient pas avec sa maquette Märklin. L’école obligatoire facilement achevée, avec tous les horaires CFF en tête, ce bon élève a avalé trois ans d’apprentissage aux CFF pour devenir employé de commerce.

Vrai phénomène

Kevin a aimé les trains avant les avions, jusqu’à mémoriser les annonces faites en gare, dès son plus jeune âge. «Il s’est toujours intéressé aux chiffres: un vrai phénomène!», rapporte son papa. Dans son sillage, Kevin est devenu chef de la circulation ferroviaire, à Lausanne.

Dans un cadre hiérarchique, Kevin était très apprécié pour ses compétences et sa personnalité attachante. Après les trains, Kevin a levé les yeux au ciel. «Il était capable de décrire les couloirs aériens», dit Vincent Biétry.

Type Antonov

Au final, c’est son intérêt pour un appareil de type Antonov qui l’a mené à Kiev. Kevin s’est mis à voyager frénétiquement, jusqu’à deux fois par mois. «Les hôtesses le connaissaient, les pilotes aussi…», rapportent ses parents. Au fil des séjours, Kevin s’est fait des amis qui partageaient sa passion, jusqu’aux portes du Donbass. «Il dormait chez l’habitant. C’est là qu’il s’est construit une vie sociale», remarquent ses parents.

Kevin ressentait tout à la puissance 10. Son père pense que «ses connexions cérébrales fonctionnaient différemment». Ce surdoué se plaisait dans un cadre protocolaire, à l’abri de toute improvisation. Il parlait plusieurs langues, apprenait le cyrillique, mais conversait en anglais avec ses amis ukrainiens. L’humour au second degré, il l’a appris avec les blagues de son père boute-en-train. Il s’y est mis à son tour, devenant un collègue jovial.

Deux séances

«Après deux séances de psy à sa charge, il a préféré garder son argent pour en faire un meilleur usage, au profit des Ukrainiens», confie son papa, admiratif. La menace sur le Donbass, Kevin l’a comprise avant tout le monde: «La pression mise par la Russie lui a fait perdre 12 kilos», témoigne Vincent Biétry.

Au téléphone, le fils prodigue a lâché une phrase énigmatique entre deux sanglots: «Si la Russie envahit l’Ukraine, j’ai mon plan: 30 minutes et je ne suis plus là». Pas belliqueux, Kevin pensait suivre en Ukraine un cours d’initiation au maniement des armes. Le 23 février dernier, il manifestait à Berne devant l’ambassade de Russie.

Sur WhatsApp

«Bats-toi! Ne laisse pas tomber! Et essaie de dormir…», a répondu la maman à son fils dépressif. Kevin a envoyé une dernière photo de lui avec ses amis ukrainiens, la même à son père et à sa mère. «Laisse passer l’orage, tu vas revoir tes amis», lui ont-ils écrit. Mais Kevin ne leur a plus répondu sur WhatsApp.

Quel était le plan de 30 minutes? Le papa a établi la distance séparant le domicile de Kevin de la voie de chemin de fer, à Romont (FR). À la gare de Delémont, deux policiers annonceront la mort du fils, survenue le 24 février.

Vie difficile

«Il était incroyable, du début à la fin», réagit le père. Il est question de cette «option choisie, qui ne déçoit pas». Cette option, c’était l’Ukraine, une passion qui est aujourd’hui une consolation, presque un soulagement: «Il ne supporterait pas les images de civils tués, de bâtiments détruits qu’il a visités», disent ses parents.

Sur un mur, un portrait léché de Kevin enfant irradie le salon. Face à lui, un écran TV diffuse des informations en continu. «Poutine, faut pas m’en parler», soupire la maman. La politique ne s’invite pas à table. L’opinion s’exprime dans un drapeau bleu et jaune posé dans le hayon de la voiture.

Le film «Olga»

Kevin était hypersensible, émotif au point de ne pas pouvoir aller au cinéma sans pleurer, un trait de caractère qui lui a valu moqueries et railleries. Ce garçon n’est allé au cinéma que pour le film franco-suisse «Olga», consacré à une gymnaste ukrainienne talentueuse et passionnée, comme lui.

Vendredi prochain à Lausanne, ses collègues lui rendront hommage. Ils sont plusieurs à être dévastés par son décès. «On le voyait introverti, mais une multitude de messages reçus l’ont décrit comme étant épanoui et apprécié à son travail», dit Vincent Biétry, dans sa maison bleue.

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