Football: Klopp et Pochettino, deux coaches «so British»

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FootballKlopp et Pochettino, deux coaches «so British»

Selon Jonathan Wilson, les entraîneurs de Liverpool et Tottenham ont réussi à réhabiliter les valeurs historiques du football anglais. Explications avant la finale de la Champions League.

par
Mathieu Aeschmann
Jürgen Klopp (à gauche) et Mauricio Pochettino vont se livrer un nouveau duel de haut vol.

Jürgen Klopp (à gauche) et Mauricio Pochettino vont se livrer un nouveau duel de haut vol.

AFP

Chelsea, Arsenal, Liverpool, Tottenham, le printemps européen est anglais. Et le temps d'un samedi soir, Madrid sera la capitale du Royaume. Mais que reste-t-il de britannique dans le football joué par les mastodontes de la Premier League? «Pas grand-chose», répond depuis quelques années la «vox populi» des stades. Pour preuve, jeter un coup d'œil à l'identité (et au passeport) des quatre managers finalistes européens: Sarri (Italie), Emery (Espagne), Klopp (Allemagne) et Pochettino (Argentine).

Sauf que voilà, une identité de jeu, comme toute identité culturelle, ne dépend pas d'un passeport. Il faut regarder ailleurs, dans le dos des idées reçues. C'est exactement ce que nous invite à faire le journaliste Jonathan Wilson, auteur de «La pyramide inversée», célèbre «histoire des tactiques» traduite en 140 langues. «Cette finale de Champions League est une célébration des valeurs anglaises. Et c'est assez piquant de voir que ce sont un Allemand et un Argentin (plus une foule de joueurs étrangers) qui nous rappellent comment nous avions l'habitude de briller.»

Quel est ce «comment»? En quoi Liverpool et Tottenham sont-elles des équipes historiquement anglaises? Il existe une première lecture, superficielle : la forte représentation d'internationaux britanniques dans leurs effectifs: Alexander-Arnold, Robertson, Milner, Henderson (Liverpool), Rose, Trippier, Dier, Ali, Kane (Spurs). Elle ne retient toutefois pas l'attention de Jonathan Wilson qui lui préfère une interprétation historique; retrouvant chez les «Reds» et les «Spurs» ce que l'on pourrait appeler une «physicalité» assumée, voire revendiquée.

À l'image des grandes équipes britanniques de «l'avant Heysel» - Leeds, Liverpool, Nottingham Forrest et Aston Villa – les finalistes 2019 pressent en effet comme des dératés et déclinent le rapport de force à travers la débauche d'énergie. Comme si chaque joueur de talent – et il y en a beaucoup dans les deux équipes – avait intégré l'idée que son unicité avait besoin d'une très haute intensité pour changer de dimension.

«L'ère de la possession semble révolue et le style qui s'impose ici est bien plus délicat à définir, ou au moins plus compliqué à résumer en une formule, écrivait Wilson dans le «Guardian» en mars. Cette nouvelle ère reconnaît l'importance de la possession mais ne la place pas au-dessus de la qualité individuelle. Une qualité individuelle qui s'exprime le mieux lorsqu'elle est mêlée à la vitesse et à l'impact physique.» Résumé en mots-clés, cela donnerait quelque chose comme: puissance, vitesse, agressivité et générosité comme conditions d'expression du talent.

Alors bien sûr, le «kick and rush» et son dogme d'une verticalité triomphante n'ont pas survécu. Mais il y a chez les «Reds» et les «Spurs» quelque chose de cet héritage «late seventies» du supplément d'énergie. Le primat d'une passion originelle et transgressive. Dans une interview donnée il y a trois semaines à «El País», Mauricio Pochettino vantait d'ailleurs ce «foot d'avant». «Nous nous sommes éloignés de l'essence du football. Il s'est installé dans une posture qui, honnêtement, ne me plaît pas, explique le manager des Spurs. Le football actuel est très beau, pas de souci, mais l'autre jour, j'ai revu la demi-finale de la Coupe d'Europe de 1975 entre Barcelone et Leeds United… C'était du football! Vous voyez Cruyff donner un coup de pied. Se battre! C'était Cruyff! Les joueurs ne savaient pas qu'ils étaient enregistrés pour la télévision. Je suis un amoureux de ce football.»

Ce que l'Argentin vante ici, c'est une forme d'abandon dans la confrontation, un don de soi. Des qualités qu'appelle aussi Jürgen Klopp de ses vœux. «Klopp a souvent raconté à quel point il avait été inspiré par le Liverpool de Bob Paisley, poursuit Jonathan Wilson. (…) [Et Pochettino] qui aime tant la difficulté et la lutte, il a appris sur les genoux de Bielsa mais en regardant du coin de l'œil Billy Bremner.» Quatre décennies plus tard, les finalistes de Madrid assument donc un héritage que l'on croyait réduit aux rayons des vidéothèques. Sans doute faut-il y voir la promesse d'une finale intense et généreuse. Une finale «so British».

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