Hockey sur glace: L'art subtil du trash-talking
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Hockey sur glaceL'art subtil du trash-talking

Sur la glace, les mots fleuris ne sont pas rares. Mais on ne peut pas dire tout et n'importe quoi. Plongée dans un monde où il faut, là aussi, connaître ses limites.

par
Grégory Beaud
Macim Lapierre est l'un des plus réputés en matière de trash-talking.

Macim Lapierre est l'un des plus réputés en matière de trash-talking.

Keystone

«Tu n'as pas intérêt à te vautrer devant le banc adverse sinon tu l'entends durant tout le match.» La confession vient de Benjamin Antonietti, joueur du Lausanne HC. Si le hockey est un sport sérieux, l'esprit se rapproche bien souvent de la cour de récréation. Le moindre écart est puni par de nombreux quolibets. Injures ou moqueries rythment les matches.

«C'est une tradition qui se perd tout de même un peu, regrette René Matte, entraîneur-assistant du HC Ambri-Piotta. Il y a une dizaine d'années, c'était largement plus répandu.» Le Québécois pense immédiatement à un homme: Shawn Heins. «Il en imposait tellement sur la glace que certains tentaient de le déstabiliser lors de l'échauffement, mais ça ne marchait pas. Rien que par sa présence, tout le monde se tenait à carreau.»

Mentalité différente

Aujourd'hui, l'ancien adjoint de FR Gottéron vit surtout des derbies enflammés contre Lugano. «Mais nous sommes passablement réglementés et personne ne veut faire perdre son équipe en prenant une pénalité, remarque-t-il. C'est dommage, car cela fait partie du match.» Même depuis son banc, il n'hésite pas à l'ouvrir pour le bien de son équipe. «Si je vois qu'on en a besoin, je peux essayer de parler avec nos adversaires. C'est un moyen de montrer aux gars que le staff est avec eux.»

Cette mentalité du trash-talking vient d'Amérique du Nord. C'est là-bas que Simon Le Coultre a appris à utiliser ses cordes vocales aussi bien que sa crosse. «C'est culturel, nous confie le défenseur de GE Servette. C'est un moyen de se faire respecter sur la glace. Le but? Sortir un adversaire du match ou du moins amener des émotions sur la glace. Le hockey est un combat et la provocation fait partie du jeu.»

Anton Rodin et Thomas Rüfenacht s'était invectivés depuis le banc des pénalités

Mais au fait, que dit-on à son adversaire pour le provoquer? «Tout ce qui nous passe par la tête, rigole l'ancien junior du LHC. On peut dire à un gars qu'il est nul. Des fois, il ne faut pas grand-chose pour vexer quelqu'un (rires).» De retour en Suisse, l'arrière a été confronté à la différence nette de mentalité. «Je ne serais pas contre un peu plus de trash-talking, se marre-t-il. On remarque que les Nord-Américains sont meilleurs dans le domaine. Mais c'est aussi une question de langue.»

Traduction aléatoire

Un problème auquel Benjamin Antonietti a en effet été confronté à plusieurs reprises. «Je me souviens d'une histoire avec un joueur de Zoug, David McIntyre. J'avais entendu une histoire à son sujet. Un ragot. Je me suis dit que j'allais essayer de le faire péter un câble en lui parlant de ça sur la glace. Durant tout le tiers, j'ai bien réfléchi à ce que j'allais lui dire en anglais. Ma phrase était prête. Au moment de le croiser sur la glace, je me suis emmêlé... Il n'a rien compris (rires). C'était pas très glorieux.»

L'ailier du LHC est un adepte du franc-parler sur la glace. «Si un gars fait une passe pourrie, je ferai attention de le lui en parler durant toute la fin du match. Si un gars a des stats pourries, je ferai en sorte de le lui rappeler. Bref, ce sont des gamineries, mais j'aime bien ça. Il faut toujours rester correct et ne pas commencer à parler sur la famille des autres ou ce genre de choses.» Encore faut-il avoir de la répartie... «Je ne vais pas pouvoir vous citer de nom (rires). Mais il y a certains joueurs où ça ne vaut pas la peine de faire l'effort. Il faut avoir un minimum de tchatche. C'est pas le cas de tout le monde.»

Killian Mottet a également des problèmes à se faire comprendre, parfois. «Avec mon anglais, je ne fais pas le malin (rires). Alors du coup ça sort comme je peux. En allemand, anglais, italien, espagnol. On trouve toujours un moyen de se faire comprendre.» L'ailier de FR Gottéron n'est pas le dernier pour se moquer. Un jeu qu'il apprécie tout particulièrement. «C'est important de ne pas trop se prendre au sérieux, rigole-t-il. Tant que cela reste bon enfant, j'aime assez.»

Le No 71 des Dragons a pourtant un souvenir qui aurait pu être douloureux. «Lors d'un match à Ambri, je m'étais chauffé durant la journée avec Adrien Lauper. On se connait forcément bien. Mais avant la rencontre, on parlait en rigolant de peut-être nous battre. Puis finalement, ça n'est pas passé loin. On s'est empoigné... Enfin surtout moi. Lui, il m'a tenu à un bras. Mais honnêtement, si ça partait, je ne serais pas là pour en parler (rires). D'ailleurs la semaine dernière il m'a renvoyé une photo de ce moment.»

Adrien Lauper a, lui aussi, ses «cibles» préférées. «A force, tout le monde connaît les joueurs pouvant potentiellement s'énerver pour rien. Le but est de toucher juste sinon tu perds de l'énergie dans le vide. Mais le pire est Maxim Lapierre. Il était insupportable sur la glace. A chaque fois qu'il était là, c'était la merde (rires).» La force du Québécois? Jouer avec les limites. Jamais trop ni trop peu. «Ils sont nombreux à toujours parler, rigole le No 96 des Dragons. Mais à force on ne fait plus vraiment attention. Lui, il était toujours à la limite, mais toujours agaçant.» Le Fribourgeois se souvient d'une joute verbale qui a dégénéré. C'était à Genève contre Goran Bezina.

«Ce jour-là, on en est venu au mains, c'est vrai. Mais dès que nous avons quitté la glace, nous nous sommes pris dans les bras. Il y a énormément de respect. On peut le comparer avec le trash-talk. Au bout du compte, tout le monde veut faire gagner son équipe, mais il ne faut pas dépasser les limites. Car ce n'est finalement qu'un jeu.»

Grégory Beaud

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Maxim Lapierre: «A Fribourg, plus on me sifflait et meilleur j'étais»

De l'avis quasi unanime, Maxim Lapierre est LE meilleur spécialiste du trash-talking à avoir patiné en Suisse ces dernières années. Il était donc impossible de réaliser cet article sans lui lancer un petit coup de fil. Actuellement en Amérique du Nord, l'ancien agitateur du HC Lugano (2016 à 2018) vient de lancer un podcast avec Guillaume Latendresse, son ancien coéquipier à Montréal. Il passe le temps comme il peut avant de revenir en Europe où il a un contrat avec Berlin pour la saison prochaine.

Maxim Lapierre, vous vous rendiez compte que tout le monde se souvient de vous, ici en Suisse?

«(Rires) C'est plutôt flatteur. Je pense que c'est également lié au fait qu'en trois saisons, nous avions disputé deux fois la finale avec Lugano. Les gens m'ont donc beaucoup vu jouer. Et puis... C'est vrai qu'il y a eu deux ou trois scènes mémorables. Mais vous savez, il ne faut pas voir ça pour plus important que ça ne l'est. Ce qui se passe sur la glace reste sur la glace. Mais il est vrai que j'ai une certaine habitude d'être un agitateur sur la glace.»

C'est quoi votre secret?

«Je ne pense pas qu'il y ait de secret. C'est culturel. En Amérique du Nord, cela fait partie intégrante du jeu et les joueurs aiment bien essayer de gagner un petit avantage en agaçant les adversaires. J'ai essayé d'intégrer cela dans mon jeu. Mais je ne parlerais pas de secret. Je suis certain que l'on m'imagine à la maison en train de réfléchir à ce que je pourrais inventer pour énerver les gens le lendemain. Mais ce n'est évidemment pas le cas. Je suis un gars posé qui s'occupe de ses enfants.»

En Suisse, la scène où vous vous en prenez à Lars Leuenberger, coach rookie de Berne en finale (vidéo ci-dessous) a marqué les esprits...

«Il ne faut pas croire qu'en faisant cela on peut gagner ou perdre un match. Ce serait naïf. Par contre on peut gagner un petit avantage. Si vous énervez un adversaire et qu'il perd le prochain engagement à cause de cela ou comme une erreur défensive parce qu'il n'est pas totalement concentré, c'est déjà bien. Contre Berne, je me souviens très bien. Nous n'étions pas en bonne position et il fallait essayer quelque chose pour inverser la tendance. J'ai tenté de rentrer dans la tête de Lars Leuenberger. Mais cela n'avait pas fonctionné puisque nous nous sommes inclinés.»

Y a-t-il des limites?

«Non, je ne dirais pas qu'il y en a, mais tout doit rester acceptable par rapport à ses propres valeurs. C'est ainsi que je fonctionne.»

Un joueur nous a avoué avoir été particulièrement agacé par votre comportement car, en plus, vous étiez un bon joueur et donc qu'il était impossible de se moquer de vous.

«(Il se marre) C'est un joli compliment. On me réduit souvent à cette étiquette de provocateur. Mais je crois avoir suffisamment prouvé être un joueur capable de créer du jeu en ayant pris part à plus de 700 matches de NHL. J'ai souvenir d'une série de play-off contre Fribourg. Lorsque nous jouions à l'extérieur, les gens me sifflaient et me criaient dessus dès l'échauffement. Et vous savez quoi? Cela me rendait meilleur. Tout au long de ma carrière, j'ai eu de nombreux ennemis dans les patinoires adverses. Mais partout où j'ai joué, on m'a apprécié. Cela me suffisait.»

Les Suisses sont-ils trop gentils sur la glace?

«Je ne dirais pas ça. Mais ce n'est peut-être pas aussi culturel qu'au Canada. J'ai quand même croisé deux ou trois durs à cuire. Je pense en particulier à Tristan Scherwey à Berne ou aux frères Wieser à Davos. Mais même avec eux, c'était surtout du plaisir même si certains mots ont peut-être été déplacés (rires).»

Propos recueillis par Grégory Beaud

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